Simplicité volontaire et décroissance : Réapproprions-nous la politique
Sur une planète finie, croissance infinie et "développement durable" sont impossibles. 20% de la population mondiale consomme 86% des ressources naturelles, dont la moitié a déjà disparu en un siècle (il faudra beaucoup moins de temps pour épuiser le reste). Si toute la population dans le monde vivait comme un français, il faudrait 3 planètes comme la terre. Si elle vivait comme un américain, il en faudait 6, compte tenu des 15 milliards d'hectares de surfaces utilisables.
Non content de piller le bien commun, notre modèle économique fondé sur le développement exponentiel, détruit inexorrablement la nature, pervertit les relations humaines, compromet gravement l'avenir des générations futures.
Décroître économiquement et vivre plus simplement, ne signifie pas, revenir à l'âge de pierre. Il s'agit au contraire de croître en "humanité", de se réapproprier nos vies, notre temps, de compenser nos peurs et nos manques autrement que par la consommation, d'imaginer de nouvelles solidarités, de re-localiser industrie et agriculture, de se réapproprier la politique pour décider collectivement...
La Cause du Peuple - Video 60mn
Pour une société de décroissance
Par Serge Latouche
Jacques Ellul [1]
Le 14 février 2002, à Silver Spring, devant les responsables américains de la météorologie, M. George W. Bush déclarait : « Parce qu’elle est la clef du progrès environnemental, parce qu’elle fournit les ressources permettant d’investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème. [2] » Dans le fond, cette position est largement partagée par la gauche, y compris par de nombreux altermondialistes qui considèrent que la croissance est aussi la solution du problème social en créant des emplois et en favorisant une répartition plus équitable.
Ainsi, par exemple, Fabrice Nicolino, chroniqueur écologique de l’hebdomadaire parisien Politis, proche de la mouvance altermondialiste, a récemment quitté ce journal au terme d’un conflit interne provoqué par... la réforme des retraites. Le débat qui s’en est suivi est révélateur du malaise de la gauche [3]. La raison du conflit, estime un lecteur, est sans doute d’« oser aller à l’encontre d’une sorte de pensée unique, commune à presque toute la classe politique française, qui affirme que notre bonheur doit impérativement passer par plus de croissance, plus de productivité, plus de pouvoir d’achat, et donc plus de consommation [4] ».
Après quelques décennies de gaspillage frénétique, il semble que nous soyons entrés dans la zone des tempêtes au propre et au figuré... Le dérèglement climatique s’accompagne des guerres du pétrole, qui seront suivis de guerres de l’eau [5], mais aussi de possibles pandémies, de disparitions d’espèces végétales et animales essentielles du fait de catastrophes biogénétiques prévisibles.
Dans ces conditions, la société de croissance n’est ni soutenable ni souhaitable. Il est donc urgent de penser une société de « décroissance » si possible sereine et conviviale.
La société de croissance peut être définie comme une société dominée par une économie de croissance, précisément, et qui tend à s’y laisser absorber. La croissance pour la croissance devient ainsi l’objectif primordial, sinon le seul, de la vie. Une telle société n’est pas soutenable parce qu’elle se heurte aux limites de la biosphère. Si l’on prend comme indice du « poids » environnemental de notre mode de vie l’« empreinte » écologique de celui-ci en superficie terrestre nécessaire, on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l’équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de régénération de la biosphère. Un citoyen des États-Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, un Canadien 7,2, un Européen moyen 4,5. On est donc très loin de l’égalité planétaire, et plus encore d’un mode de civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en admettant que la population actuelle reste stable [6].
Pour concilier les deux impératifs contradictoires de la croissance et du respect de l’environnement, les experts pensent trouver la potion magique dans l’écoefficience, pièce centrale et à vrai dire seule base sérieuse du « développement durable ». Il s’agit de réduire progressivement l’impact écologique et l’intensité du prélèvement des ressources naturelles pour atteindre un niveau compatible avec la capacité reconnue de charge de la planète [7].
Que l’efficience écologique se soit accrue de manière notable est incontestable, mais dans le même temps la perpétuation de la croissance forcenée entraîne une dégradation globale. Les baisses d’impact et de pollution par unité de marchandise produite se trouvent systématiquement anéanties par la multiplication du nombre d’unités vendues (phénomène auquel on a donné le nom d’« effet rebond »). La « nouvelle économie » est certes relativement immatérielle ou moins matérielle, mais elle remplace moins l’ancienne qu’elle ne la complète. Au final, tous les indices montrent que les prélèvements continuent de croître [8].
Enfin, il faut la foi inébranlable des économistes orthodoxes pour penser que la science de l’avenir résoudra tous les problèmes et que la substituabilité illimitée de la nature par l’artifice est concevable.
Si l’on suit Ivan Illich, la disparition programmée de la société de croissance n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. « La bonne nouvelle est que ce n’est pas d’abord pour éviter les effets secondaires négatifs d’une chose qui serait bonne en soi qu’il nous faut renoncer à notre mode de vie comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d’un mets exquis et les risques afférents. Non, c’est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux [9]. »
La société de croissance n’est pas souhaitable pour au moins trois raisons : elle engendre une montée des inégalités et des injustices, elle crée un bien-être largement illusoire ; elle ne suscite pas pour les « nantis » eux-mêmes une société conviviale, mais une anti-société malade de sa richesse.
L’élévation du niveau de vie dont pensent bénéficier la plupart des citoyens du Nord est de plus en plus une illusion. Ils dépensent certes plus en termes d’achat de biens et services marchands, mais ils oublient d’en déduire l’élévation supérieure des coûts. Celle-ci prend des formes diverses, marchandes et non marchandes : dégradation de la qualité de vie non quantifiée mais subie (air, eau, environnement), dépenses de « compensation » et de réparation (médicaments, transports, loisirs) rendues nécessaires par la vie moderne, élévation des prix des denrées raréfiées (eau en bouteilles, énergie, espaces verts...).
Herman Daly a mis sur pied un indice synthétique, le Genuine Progress Indicator, indicateur de progrès authentique (IPA), qui corrige ainsi le produit intérieur brut (PIB) des pertes dues à la pollution et à la dégradation de l’environnement. A partir des années 1970, pour les Etats-Unis, cet indicateur stagne et même régresse, tandis que celui du PIB ne cesse d’augmenter [10]. Il est regrettable que personne en France ne se soit encore chargé de faire ces calculs. On a toutes les raisons de penser que le résultat serait comparable. Autant dire que, dans ces conditions, la croissance est un mythe, même à l’intérieur de l’imaginaire de l’économie de bien-être, sinon de la société de consommation ! Car ce qui croît d’un côté décroît plus fortement de l’autre.
Tout cela ne suffit malheureusement pas pour nous amener à quitter le bolide qui nous mène droit dans le mur et à embarquer dans la direction opposée.
Entendons-nous bien. La décroissance est une nécessité ; ce n’est pas au départ un idéal, ni l’unique objectif d’une société de l’après-développement et d’un autre monde possible. Mais faisons de nécessité vertu, et concevons, pour les sociétés du Nord, la décroissance comme un objectif dont on peut tirer des avantages [11]. Le mot d’ordre de décroissance a surtout pour objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance. En particulier, la décroissance n’est pas la croissance négative, expression antinomique et absurde qui voudrait dire à la lettre : « avancer en reculant ». La difficulté où l’on se trouve de traduire « décroissance » en anglais est très révélatrice de cette domination mentale de l’économisme, et symétrique en quelque sorte de l’impossibilité de traduire croissance ou développement (mais aussi, naturellement, décroissance...) dans les langues africaines.
On sait que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi en raison du chômage et de l’abandon des programmes sociaux, culturels et environnementaux, qui assurent un minimum de qualité de vie. On peut imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! De même qu’il n’y a rien de pire qu’une société du travail sans travail, il n’y a rien de pire qu’une société de croissance sans croissance. C’est ce qui condamne la gauche institutionnelle, faute d’oser la décolonisation de l’imaginaire, au social-libéralisme. La décroissance n’est donc envisageable que dans une « société de décroissance » dont il convient de préciser les contours.
Une politique de décroissance pourrait consister d’abord à réduire voire à supprimer le poids sur l’environnement des charges qui n’apportent aucune satisfaction. La remise en question du volume considérable des déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète, avec l’impact négatif correspondant (donc une « relocalisation » de l’économie) ; celle non moins considérable de la publicité tapageuse et souvent néfaste ; celle enfin de l’obsolescence accélérée des produits et des appareils jetables sans autre justification que de faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale : autant de réserves importantes de décroissance dans la consommation matérielle.
Ainsi comprise, la décroissance ne signifie pas nécessairement une régression de bien-être. En 1848, pour Karl Marx, les temps étaient venus de la révolution sociale et le système était mûr pour le passage à la société communiste d’abondance. L’incroyable surproduction matérielle de cotonnades et de biens manufacturés lui semblait plus que suffisante, une fois aboli le monopole du capital, pour nourrir, loger et vêtir correctement la population (au moins occidentale). Et pourtant, la « richesse » matérielle était infiniment moins grande qu’aujourd’hui. Il n’y avait ni voitures, ni avions, ni plastique, ni machines à laver, ni réfrigérateur, ni ordinateur, ni biotechnologies, pas plus que les pesticides, les engrais chimiques ou l’énergie atomique ! En dépit des bouleversements inouïs de l’industrialisation, les besoins restaient encore modestes et leur satisfaction possible. Le bonheur, quant à sa base matérielle, semblait à portée de la main.
Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. Une réduction massive du temps de travail imposé pour assurer à tous un emploi satisfaisant est une condition préalable. En 1981 déjà, Jacques Ellul, l’un des premiers penseurs d’une société de décroissance, fixait comme objectif pour le travail pas plus de deux heures par jour [12]. On peut, s’inspirant de la charte « consommations et styles de vie » proposée au Forum des organisations non gouvernementales (ONG) de Rio lors de la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement de 1992, synthétiser tout cela dans un programme en six « r » : réévaluer, restructurer, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces six objectifs interdépendants enclenchent un cercle vertueux de décroissance sereine, conviviale et soutenable. On pourrait même allonger la liste des « r » avec : rééduquer, reconvertir, redéfinir, remodeler, repenser, etc., et bien sûr relocaliser, mais tous ces « r » sont plus ou moins inclus dans les six premiers.
On voit tout de suite quelles sont les valeurs qu’il faut mettre en avant et qui devraient prendre le dessus par rapport aux valeurs dominantes actuelles. L’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le goût de la belle ouvrage sur l’efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel, etc. Le problème, c’est que les valeurs actuelles sont systémiques : elles sont suscitées et stimulées par le système et, en retour, elles contribuent à le renforcer. Certes, le choix d’une éthique personnelle différente, comme la simplicité volontaire, peut infléchir la tendance et saper les bases imaginaires du système, mais, sans une remise en cause radicale de celui-ci, le changement risque d’être limité.
Vaste et utopique programme, dira-t-on ? La transition est-elle possible sans révolution violente, ou, plus exactement, la révolution mentale nécessaire peut-elle se faire sans violence sociale ? La limitation drastique des atteintes à l’environnement, et donc de la production de valeurs d’échange incorporées dans des supports matériels physiques, n’implique pas nécessairement une limitation de la production de valeurs d’usage à travers des produits immatériels. Ceux-ci, au moins pour partie, peuvent conserver une forme marchande.
Toutefois, si le marché et le profit peuvent persister comme incitateurs, ils ne peuvent plus être les fondements du système. On peut concevoir des mesures progressives constituant des étapes, mais il est impossible de dire si elles seront acceptées passivement par les « privilégiés » qui en seraient victimes, ni par les actuelles victimes du système, qui sont mentalement ou physiquement droguées par lui. Cependant, l’inquiétante canicule 2003 en Europe du Sud-Ouest a fait beaucoup plus que tous nos arguments pour convaincre de la nécessité de s’orienter vers une société de décroissance. Ainsi, pour réaliser la nécessaire décolonisation de l’imaginaire, on peut à l’avenir très largement compter sur la pédagogie des catastrophes.
Serge Latouche.
Serge Latouche
Professeur émérite d’économie de l’université de Paris-Sud, président de la Ligne d’horizon (association des amis de François Partant). Dernier ouvrage publié : Survivre au développement. De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative, Editions Mille et une nuits, Paris, 2004.
--- NOTES
[1] Entretiens avec Jacques Ellul, Patrick Chastenet, La Table ronde, Paris, 1994, page 342.
[2] Le Monde, 16 février 2002.
[3] Fabrice Nicolino, « Retraite ou déroute ? », Politis, 8 mai 2003. La crise a en fait été déclenchée par des formules contestables de Fabrice Nicolino qualifiant le mouvement social de « festival de criailleries corporatistes », ou évoquant « le monsieur qui veut continuer à partir à 50 ans à la retraite pardi, il conduit des trains, c’est la mine, c’estGerminal ! ».
[4] Politis n° 755,12 juin 2003.
[5] Vandana Shiva, La Guerre de l’eau, Parangon, Paris, 2003.
[6] Gianfranco Bologna (sous la direction de), Italia capace di futur, WWF-EMI, Bologne, 2001, pp. 86-88.
[7] The Business Case for Sustanable Development, document du World Business Council for Sustanable Development diffusé au Sommet de la terre de Johannesburg (août-septembre 2002).
[8] Mauro Bonaiuti, « Nicholas Georgescu-Roegen. Bioeconomia. Verso un’altra economia ecologicamente e socialmente sostenible », Bollati Boringhieri, Torino, 2003. En particulier pp. 38-40.
[9] Le Monde, 27 décembre 2002.
[10] C. Cobb, T. Halstead, J. Rowe, « The Genuine Progress Indicator : Summary of Data and Methodology, Redefining Progress », 1995, et des mêmes, « If the GDP is Up, Why is America Down ? », in Atlantic Monthly, n° 276, San Francisco, octobre 1995.
[11] En ce qui concerne les sociétés du Sud, cet objectif n’est pas vraiment à l’ordre du jour : même si elles sont traversées par l’idéologie de la croissance, ce ne sont pas vraiment pour la plupart des « sociétés de croissance ».
[12] Voir « Changer de révolution », cité par Jean-Luc Porquet in Ellul, l’homme qui avait (presque) tout prévu, Le Cherche-Midi, 2003, pp. 212 -213.
Source : Le Monde Diplomatique
Le Pari de la décroissance de S. Latouche en débat
Société de la démesure et utilitarisme
Le pari de la décroissance est traversé par l’idée que le monde que nous faisons n’est pas indépendant de la manière dont nous nous représentons nous-mêmes (et réciproquement) ; que la société de décroissance n’est pas sans rapport avec la « colonisation de notre imaginaire par l’économique », et que pour en sortir, il faut changer notre vision de l’homme et du monde, passer au « paradigme de la décroissance ».
Mais qu’est-ce que la « société de croissance » ? A lire S. Latouche, on pourrait la définir comme une société de la démesure, démesure de l’accumulation des richesses et du pouvoir, devenue à elle-même sa propre fin. Voyons combien cette société de la démesure fait sens avec la représentation que les Occidentaux se font massivement d’eux-mêmes depuis plusieurs siècles. Depuis Hobbes, disons, les hommes occidentaux se sont mis à se penser massivement comme des êtres calculateurs et intéressés, ou encore rationnels. Dans le même temps, nous montre M. Weber, ils le sont devenus davantage. Cette vision d’eux-mêmes s’est cristallisée dans les sciences économiques à la fin du XIXe siècle, et plus particulièrement dans la figure de l’homo oeconomicus, qui s’est imposée dans la deuxième moitié du XXe siècle dans bon nombre de disciplines des « sciences humaines ». Les sciences économiques néoclassiques, ont donc participé à la diffusion de cette vision de l’homme, imaginé tout orienté vers lui-même, et pour qui le monde n’est que l’instrument de la satisfaction de ses seuls intérêts particuliers, mais surtout, elles ont participé à sa légitimation : depuis Walras, les économistes se sont échinés à démontrer mathématiquement qu’il est bon pour tous que les hommes ne regardent qu’à leurs intérêts, à condition que rien ne vienne entraver les calculs intéressés de chacun, ni l’État, ni l’éthique. On est y : cette condition - qui porte un nom chez les économistes : l’homo oeconomicus et le marché de concurrence pure et parfaite - ouvre la porte de la démesure. Car si rien ne doit venir entraver, limiter l’accumulation des richesses matérielles (et du pouvoir), elle devient sans fin, ou encore : elle devient à elle-même sa propre fin. Le « monde parfait » des économistes néoclassiques est un monde de la démesure. Le nôtre le devient, sans doute en partie en raison de cette légitimation de l’enrichissement pour lui-même qu’ont opéré notamment les sciences économiques modernes. Bref, la démesure est dans l’homo oeconomicus.
Le problème avec cette vision de l’homme, c’est qu’elle n’est pas juste aux deux sens du terme : c’est d’abord une vision bien étriquée de nous-mêmes, car nous ne sommes pas mus que par nos intérêts. Pour cette seule raison, et parce que nous n’avons pas renoncé à une conception de la science qui serait en prise avec la réalité, la figure de l’homo oeconomicus nous laisse insatisfaits. Par ailleurs, elle ne fait pas droit à cette partie de nous-mêmes capable de beaux gestes, d’ouverture aux autres, de générosité, de réciprocité, de don. Pourtant, la philosophie depuis plusieurs siècles, et les sciences sociales depuis 40 ans, comme le langage ordinaire, attestent que nous partageons à ce point massivement cette croyance selon laquelle nous sommes mus par nos intérêts, d’abord matériels, qu’elle en devient quasi-religieuse : nous sommes là en présence d’un acte de foi, à ceci près qu’il se dénie comme tel et qu’il prétend s’émanciper de toute transcendance. Il faut bien le mesurer pour en saisir la force et pouvoir s’en affranchir. La critique par S. Latouche de la démesure, outre qu’elle consiste à en dénoncer l’impasse, s’étaye sur cette vision d’un homme qui n’est pas mu que par ses intérêts, d’un homme capable d’ouverture à l’autre, et dans ces moments notamment, capable de mettre un frein à la satisfaction ses intérêts. Nous y sommes, la vision de l’homme de S. Latouche est celle d’un homme au moins autant contre la démesure que susceptible d’y sombrer. Dans son langage, que l’on retrouve dans son ouvrage, l’homme est un être raisonnable, et pas seulement rationnel [Latouche, 1994]. Nous le suivons pleinement. La société de décroissance qu’il appelle de ses vœux est celle d’hommes qui seraient au fond plus raisonnables que rationnels, et qui seraient par conséquent parvenus à ne pas céder à la démesure. Bien que la vision de l’homme sur laquelle s’étaye la critique latouchienne de la société de croissance ne soit pas utilitariste, on peut se demander si l’expression « décroissance » est bien choisie, si elle ne participe pas de cet imaginaire colonisé par l’économique et si elle n’y contribue pas ?
Le slogan « décroissance » ne contribue-t-il pas à la croyance qu’il dénonce ?
Ici, il faut bien dire que la discussion n’est pas facile, pour la simple raison que, de l’aveu même de S. Latouche, la décroissance n’est qu’un « slogan » et non pas un concept, qu’une « bannière » censée regrouper tous les anti-développementistes.
Ce parti pris anti-théorique, ou anti-conceptuel, oriente la discussion vers l’effet que le slogan produit dans les esprits, et c’est bien là l’enjeu, au fond. Pour notre part, quand nous entendons décroissance, nous entendons spontanément que la source de nos maux est dans notre croissance, et que le remède est dans la « dé-croissance », c’est-à-dire que l’économie est à la fois le poison et le remède. Et nous croyons qu’il a spontanément cet effet dans d’autres esprits que le nôtre. La discussion que nous avons eue lors de l’Assemblée générale du MAUSS (20 janvier 2007) conforte cette impression. Quelle objection avons-nous entendu formulée au projet de la décroissance : « Comment peut-on vouloir une moindre croissance aux populations des pays en développement qui commencent à peine à voir leur niveau de vie augmenter grâce à des rythmes de croissance soutenus parfois - la Chine, l’Inde » ; « comment vouloir chez nous la décroissance alors que le niveau de consommation des moins favorisés les confronte à des problèmes matériels de taille (à la faim parfois encore) ? ». Quoi qu’on pense de ces critiques sur le discours décroissanciste, qui portaient d’ailleurs sur la faisabilité du projet et non la pertinence des questions qu’il soulève, force est de constater que poser le problème en brandissant l’étendard de la décroissance revient à orienter le regard sur l’économie. Bref, je crois que le slogan « décroissance » participe à ce qu’il dénonce, c’est-à-dire à ce que S. Latouche appelle lui-même la colonisation de notre imaginaire par l’économie. « Tant qu’on reste dans le monde enchanté de l’économie, c’est sur la croissance qu’on compte pour remédier aux maux écologiques et sociaux qu’elle engendre » [p. 127] écrit S. Latouche. « Tant qu’on reste dans le monde enchanté de la décroissance, serait-on tenter de dire en le paraphrasant, nous constatons que c’est sur l’économie que l’on pense spontanément que les décroissants comptent pour remédier aux maux écologiques et sociaux qu’elle engendre »...
Et ce n’est pas se tromper, car, au fond, c’est bien sur l’économie que les décroissants semblent compter pour remédier aux problèmes qu’ils identifient. Et s’ils comptent autant sur l’économie, c’est sans doute notamment parce que c’est sur l’économie qu’on oriente leur regard. Quand on en appelle comme les tenants de la simplicité volontaire à produire et à consommer moins contre l’ultraconsumérisme, ou comme S. Latouche à une société ou une économie « économe » [p. 104, p. 152], où l’on produirait ni plus ni moins mais mieux, plus efficacement - « au niveau de la production [énergétique], il faut accroître l’efficience » écrit-il [p. 227], et en développant l’autoproduction, ne focalise-t-on pas le regard sur l’économie, ne considère-t-on pas que le mal et le remède sont dans l’économie, ou du moins ne contribue-t-on pas à cette croyance ?
Cela n’engagerait que notre interprétation si S. Latouche n’avait pas lui-même reconnu cette ambiguïté. Interpellé à ce sujet lors de l’AG du MAUSS, toujours, il nous avait répondu, grosso modo : « Il faut parler ce langage à nos contemporains puisque c’est le seul qu’ils entendent. Ce n’est qu’une fois entendu que l’on pourra les convertir, commencer le travail de décolonisation de leur imaginaire, à force de pédagogie ». Par cette réponse S. Latouche reconnaissait bien qu’il parle le langage de l’économie qu’il dénonce par ailleurs. Nous ne croyons pas que ce soit le bon choix : nous ne pensons pas que ce soit en adoptant une posture stratégique, calculatrice, avec le langage et ceux à qui il est destiné, qu’on parviendra le mieux à les convaincre de sortir de cette posture. Nous pensons qu’il faut d’emblée adopter une autre posture, adopter un autre langage, qui oriente le regard de nos contemporains vers la source extra-économique de nos maux - éthique et politique pour tout dire - quitte à passer pour un naïf, quitte à accepter de ne pas se faire entendre, même si « ça urge ». Enfin, à supposer que la stratégie adoptée par S. Latouche soit la bonne, nous nous demandons ce que feront les « théoriciens de la décroissance » avec des militants volontairement persuadés par eux que le problème est économique, alors qu’il ne l’est pas ? Leur faire comprendre qu’il fallait les tromper pour mieux leur ouvrir les yeux ?
Nous croyons donc plutôt qu’il faut d’emblée tenir à nos contemporains un autre langage. Quel langage ? Si comme nous le croyons avec S. Latouche d’ailleurs, le problème réside au fond dans notre manière de voir, de penser et d’agir sous un angle d’abord, voire exclusivement économique, sous l’angle de l’intérêt, si au fond, le problème réside bien dans notre conception de l’homme comme animal économique, ou encore, en un mot, dans l’utilitarisme devenu croyance collective, il faut d’emblée promouvoir une autre manière de voir, de penser et d’agir sous un autre angle, qui repose sur une autre vision de l’homme, non pas d’ailleurs parce que nous avons en vue un autre monde, mais parce que nous la pensons plus juste. Quelle autre manière ? Au MAUSS, certains croient à un « paradigme du don » dont S. Latouche a écrit qu’il le pensait ni possible ni souhaitable [Latouche, 1998]. Ce qu’il appelle « paradigme de la décroissance » semble avoir sa préférence. Mais tant que la décroissance restera un slogan et non pas un concept, nous ne voyons pas de quel paradigme il pourrait-être porteur. Comme slogan, nous l’avons vu, il véhicule plutôt une manière d’appréhender la réalité sous l’angle de l’économie.
Pour autant, nous l’avons vu également, la critique de la société de croissance et le projet d’une société de décroissance s’étayent sur une vision de l’homme qui n’est pas utilitariste : c’est celle d’une homme plus raisonnable que rationnel, i.e. capable par son caractère raisonnable de mettre un frein à la satisfaction de ses intérêts, de ne pas sombrer dans la démesure économique. Reste à préciser le statut de cette primauté du raisonnable sur le rationnel. Il ressemble fort à un simple appel à plus de vertu, dont nous nous demandons ce qui lui confère son caractère universalisable, et sur quoi d’autre il peut déboucher que sur une « politique fiction », présentée comme une nécessité, un peu d’ailleurs comme les économistes nous plient sous la nécessité du « marché désentravé ».
Nous voudrions maintenant suggérer qu’on pourrait prêter un autre statut à cette primauté en considérant qu’elle trouve son socle anthropologique dans le don. Mais voir les choses ainsi n’est pas sans incidences sur la manière de concevoir
1) la société de décroissance, que nous préférons appeler « société contre la démesure » ou mieux peut-être, « société contre l’illimitation », notre critique de la démesure pouvant être comprise comme un plaidoyer qu’elle n’est bien sûr pas pour la mesure entendue comme calcul... ;
2) son institution ;
3) la « réévaluation », les autres valeurs sur lesquelles pourraient reposer la société contre la démesure ;
4) le rapport à la réalité concrète pour mener à bien le projet ;
5) la définition du bonheur, de la démocratie et leur rapport. Reprenons chacun de ces points. Puis nos conclurons.
Société contre l’illimitation et antiutilitarisme
De la vertu au politique
La réévaluation, la mise en avant d’autres valeurs que S. Latouche appelle de ses vœux procède donc d’une primauté du raisonnable sur le rationnel. Qu’est-ce donc qu’être raisonnable ? Suivre certaines valeurs. « On voit tout de suite quelles valeurs il faut mettre en avant, qui devraient prendre le dessus par rapport aux valeurs dominantes actuelles : l’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir et l’ethos du ludisme sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le local sur le global, l’autonomie sur l’hétéronomie, le goût de la belle ouvrage sur l’efficience productiviste, [bref], le raisonnable sur le rationnel » [p. 157]. Opposé à l’égoïsme, l’altruisme prend des allures de pur désintéressement qui apparaît dès lors comme l’ethos de la « coopération » et de la « vie sociale » à valoriser pour faire advenir la société contre la démesure. Ainsi, la réévaluation préconisée par S. Latouche a bien tout l’air d’un appel à plus de vertu, qui nous semble plutôt annonciateur de lendemains qui déchantent.
Sous l’angle du don, la société contre l’illimitation apparaît moins placée sous le signe de la vertu que sous celui du politique. Pour comprendre ce que nous entendons par là, il nous faut faire un petit détour par la source de notre inspiration, Marcel Mauss et son célèbre Essai sur le don. Dans cet ouvrage, Mauss croit trouver dans le don l’expression par excellence de notre condition d’animal politique, au sens d’Aristote : c’est par le don, la triple obligation de donner, recevoir et rendre, que les alliances durables se font, que nous faisons polis. C’est par lui que nous nous humanisons au sens où c’est par lui que nous réalisons notre condition humaine d’animal politique. Mauss croit par ailleurs que le don contient une morale intrinsèque, aussi universelle que le don lui-même - la morale du politique en quelque sorte - et qu’il est possible de s’en inspirer pour élaborer un projet politique répondant à la crise morale et politique que la société française traverse selon lui (nous sommes dans les années 1920). Crise morale car Mauss voit ses contemporains trop affairés à leurs intérêts particuliers ; crise politique car cela fragilise leur capacité à prendre en main leur destin collectif, i.e. au fond la démocratie. On voit bien que son constat n’a rien perdu de son actualité ; et c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles l’Essai sur le don nous parle tant.
Bref, dire que sous l’angle du don, la société contre l’illimitation apparaît moins placée sous le signe de la vertu que sous celui du politique, signifie que ce n’est pas d’abord plus de vertu qu’il nous faut, mais une nouvelle alliance, un nouveau « grand don » de tous envers chacun et de chacun envers tous - du type de celui dont a procédé l’institution de notre démocratie - par lequel nous manifesterions notre volonté d’instituer une société contre la démesure.
Par ailleurs, si nous pensons que le projet d’une société contre l’illimitation peut recevoir son socle anthropologique et moral dans le don, c’est que, comme le dit Arnaud Berthoud cité par S. Latouche, si la démesure est dans l’homo oeconomicus, « la limite est dans le don » [Berthoud, cité par Latouche, p. 176]. La triple obligation de donner, recevoir et rendre contient en effet en elle-même un principe d’autolimitation de l’accumulation des richesses, mais aussi du pouvoir d’ailleurs : donner, c’est considérer que l’accumulation des richesses (et du pouvoir) n’est légitime que contenue dans les limites de l’obligation de réciprocité, et au fond de l’alliance. Autrement dit, c’est dans la primauté du don sur l’intérêt, du politique sur l’économique, que la primauté latouchienne du raisonnable sur le rationnel peut recevoir son socle anthropologique.
En paraphrasant A. Caillé, disons que la société contre l’illimitation est en quelque sorte le politique devenu conscient de lui-même, le projet porté par une société devenue consciente que rien ne pourra se faire durablement, pas même l’accumulation des richesses matérielles, sans nourrir l’esprit du don et sans se positionner contre la démesure, contre l’illimitation de l’accumulation des richesses. Une société devenue consciente également du fait que de la même manière que la potentialité de l’intérêt est toujours présente dans le don qui s’institue dans son refus, la potentialité de la démesure sera toujours présente dans une société contre l’illimitation.
Cette manière de voir les choses interdit de voir la société contre l’illimitation placée sous le signe de la nécessité.
De la nécessité de la décroissance au choix d’une société contre l’illimitation
La décroissance, pourquoi ? Parce que (nous rappelons l’argumentation), la société de décroissance, la manière dont nous produisons les richesses (et dont nous les définissons d’ailleurs) n’est pas généralisable à tous les pays sans menacer gravement l’existence même de notre espèce, en raison des désordres écologiques qu’elle provoque déjà et qui s’aggraveront si rien ne change. Et comme on ne voit pas au nom de quoi on interdirait au reste du monde ce que nous nous autorisons pour nous-mêmes, on ne peut que passer à autre chose à l’échelle de la planète toute entière. Sur ce point, nous suivons volontiers S. Latouche, à deux nuances près. D’abord nous sommes moins pessimistes que lui sur le caractère inéluctable d’une fin du monde prochaine causée par les désordres écologiques, les spécialistes dessinant eux-même plusieurs scénarios possibles, toujours normativement orientés d’ailleurs [Amy Dahan Dalmedico (sous la dir. de), 2007]. Ensuite, aux risques écologiques réels que la généralisation de notre régime de croissance fait courir à la planète et aux hommes, nous ajouterions les risques politiques. A l’échelle internationale, des guerres ont déjà lieu pour l’appropriation des ressources énergétiques fossiles ; certains prédisent que le XXIème siècle sera celui de la bataille de l’eau. A l’échelle nationale, ce sont nos démocraties et la paix qui l’accompagne qui sortent fragilisées de nos sociétés de croissance sans autre foi ni loi que celle du « toujours plus de profit », du « toujours plus de bien pour soi-même et de lien à soi-même », qui appelle à un Etat de plus en plus contraignant, enserrant pour ne pas dire policier, pour faire tenir ensemble des personnes ayant perdu le sens de leurs existences collective et individuelle, comme l’ont fort bien remarqué Tocqueville et Durkheim.
Au fond, ce n’est donc pas la raison de l’homme plus raisonnable que rationnel de S. Latouche qui le conduit à faire le choix de la société de décroissance. Il doit se plier à sa nécessité que lui rappellent et lui rappèleront les catastrophes écologiques. Mais à placer la société de décroissance sous le signe de la nécessité de l’ordre écologique, on ne dénie pas moins le politique - défini comme le moment du choix de l’institution de la société par elle-même [Caillé, 1993] - que les économistes libéraux qui nous placent devant la nécessité de l’ordre marchand débridé, alors que l’un des enjeux des débats que soulève la décroissance consiste à renouer avec le politique, à reprendre en main notre destin collectif.
Vue sous l’angle du don, de ce qui, constamment rejoué, institue durablement les sociétés, la société contre l’illimitation apparaît comme un projet véritablement politique, qui propose au fond le choix d’une nouvelle alliance de tous avec chacun, et de chacun avec tous, conscients de la potentialité universelle de la démesure inhérente à notre condition, qu’il serait vain et même imprudent de prétendre pouvoir éradiquer définitivement, nécessairement. La société de la décroissance serait radicalement démocratique, nous dit S. Latouche [p. 278]. « Il ne s’agit de rien moins que de refonder la démocratie », écrit-il plus loin [p. 270]. Pour notre part, nous concevons difficilement qu’une société démocratique puisse s’instituer sous le signe de la nécessité, puis voler de ses propres ailes. Non. Il faut dire que d’autres solutions existent. Par exemple, la solution qui consiste à voir dans le progrès technique alimenté par le marché et la croissance la solution au problème écologique. Et que tout est affaire de choix, de choix éthico-politiques. Et qu’il est temps qu’on fasse d’autres choix.
La réévaluation réévaluée : éviter l’excès, dans un sens, comme dans l’autre
Du point de vue du raisonnable, le projet d’une société de décroissance ne se fera que si l’altruisme prend le pas sur l’égoïsme. Du point de vue du don, l’excès est autant du côté de celui qui ne donne pas assez que de celui qui donne trop, autant du côté du pur intérêt que de celui du pur désintéressement, bref autant du côté de l’égoïsme que de celui de l’altruisme ; l’excès est encore autant du côté de celui qui rivalise jusqu’à la désunion que de celui qui coopère jusqu’à la communion, autant du côté de la compétition effrénée que de celui de la coopération communiante ; autant du côté de ceux qui dénient les nécessités matérielles (il faut bien accumuler pour donner), que de celui qui s’y soumet (il faut bien savoir s’y arracher pour donner), autant du côté du déni de la nécessité que de celui de l’obsession du travail. L’excès est encore autant du côté du celui qui reçoit et accumule, consomme sans le souci de rendre ou plutôt de donner à son tour, que de celui qui dépense sans le souci d’accumuler, qui garantit la possibilité de la pérennité du don, et même de garder un peu pour soi ; il est encore autant du côté de l’ouverture à l’autre dans le renoncement de soi, que de celui de la fermeture sur soi qui empêche de s’ouvrir à l’autre, autant du côté de la vie sociale négatrice de soi que de la consommation illimitée ; autant du côté de la libéralité à donner sans frein que de celui de l’obligation de donner contrainte, autant du côté de l’autonomie que de celui de l’hétéronomie toutes deux fantasmées, etc.... Bref, voir les choses sous l’angle du don nous enseigne qu’on n’instituera pas une société contre l’illimitation en passant de la démesure du vice à la démesure de la vertu. Du point de vue du don, la morale à promouvoir pour une société contre l’illimitation est une morale du juste milieu. Une morale que l’on peut penser universalisable pour la raison même qu’elle est celle de cet universel anthropologique non invariant qu’est le don.
Du souhaitable au possible
Cette façon de voir les choses sous l’angle du don n’est pas sans conséquences non plus sur la manière de concevoir la façon de réaliser le projet lui-même. Ancrer le projet d’une société contre la démesure sur cette manière de voir les hommes concrets, et non pas seulement sur l’idée d’une primauté du raisonnable sur le rationnel, invite non pas à penser une politique fiction, mais d’abord à regarder le monde tel qu’il est et à s’appuyer sur toutes les initiatives concrètes qui sont déjà porteuses de l’esprit du don, sinon du projet décroissanciste, du moins de sa possibilité. Bref, aborder le projet d’une société contre l’illimitation sous l’angle du don concret, de la société concrète, conduit non pas à élaborer une politique fiction, qui ne dessine que « l’objectif souhaitable » [p. 154] mais à ce qu’à l’époque de Mauss on appelait le possibilisme, à envisager le possible, rien que le possible, mais tout le possible, en direction du souhaitable. La différence n’est pas mince, même si, à vrai dire, ici, malgré les apparences, les positions sont proches.
Le projet d’une société contre l’illimitation qui se dessine dans la politique-fiction de S. Latouche a toutes les allures d’un projet radical, voire même parfois « nihiliste », dans la mesure où il ne vise rien de moins que la liquidation du capitalisme. Ce qui n’est pas sans rappeler son héritage marxiste, qui resurgit parfois explicitement, comme lorsqu’il précise que notre société est « traversée par la lutte des classes » [p. 168]. Mais en fait, le projet est moins « révolutionnaire » qu’il en a l’air, car pour lui le capitalisme, ce n’est rien d’autre que la logique de la démesure. Eradiquons cette logique, et nous liquiderons le capitalisme qui n’en est qu’une forme actualisée, avec l’ex-économie soviétique centralement planifiée. Pour S. Latouche, il n’est nullement besoin de supprimer la possibilité du profit, de mettre fin à la propriété privée des moyens de production [p. 187] dans la société de croissance, comme nous l’avons vu.
A ce propos, relevons que, étrangement, si S. Latouche vante les mérites du profit dans une société de décroissance pour le rôle « d’incitateur » qu’il peut jouer [p. 187], il ne conçoit pas que cette société puisse se bâtir sur les initiatives relevant de l’économie solidaire et se nourrir de leur esprit - l’esprit du don ou de la réciprocité. On retrouve là chez lui un scepticisme ancien à l’égard de l’économie solidaire, dans laquelle il ne voit qu’un « oxymore » [p. 114 et Latouche 2003]. Un rejet d’autant plus surprenant qu’il soutient pour l’esprit qu’elle porte, inspiré par Mauss qui voyait dans le syndicat et la coopérative les fondements de la société future, des initiatives comme le REPAS (Réseau d’échanges et de pratiques alternatives et solidaires), les expériences qu’il qualifie d’alternatives comme les AMAP, les SEL, les Jardins de Cocagne, etc. dont il dit qu’elles sont des « écoles de la décroissance sereine » [p. 163]. On aimerait bien savoir quelles différences S. Latouche voit entre ces initiatives et celles qui relèvent de l’économie solidaire (dans laquelle a pu se reconnaître le REPAS d’ailleurs...) qui valent à ces dernières les flèches qu’il leur lance...
Du bonheur, de la démocratie et de leur rapport
Enfin, a quoi bon cette société de décroissance ? Qu’a-t-elle de si souhaitable ? C’est qu’au bout du chemin, c’est la promesse du bonheur, avons nous relevé sous la plume de S. Latouche. Une vue des choses bien ethnocentrée, serait-on tenté de dire au champion du relativisme, puis du pluriversalisme qu’est S. Latouche. Dans d’autres sociétés, par exemple, le bonheur n’est-il pas sur le chemin, quand on n’y renonce pas dans d’autres encore... Par ailleurs, le bonheur posé comme fin interroge le rapport entre la « démocratie radicale » qu’est censée être la société de décroissance et le bonheur : une fois le bonheur posé comme le désirable ultime, que peut bien être la démocratie sinon le moyen d’y parvenir ?
Ne plongeons pas dans le puits sans fond de la définition du bonheur, et relevons simplement que cette manière de voir les choses porte les traces de l’utilitarisme, croyons-nous. La démocratie a en effet été pensée comme le régime qui permettait la conciliation des intérêts privés et du plus grand bonheur pour le plus grand nombre (ou encore de l’utilitarisme positif et de l’utilitarisme normatif). Cette manière de concevoir la démocratie est porteuse de tous les dangers. Si, étayée sur des réserves de sens anti-utilitaires - les droits de l’homme, le progrès etc. - elle a semblé « fonctionner » de manière satisfaisante, la démocratie s’est décomposée quand ces réserves se sont épuisées. On a pu ainsi sacrifier les individus sur l’autel du plus grand bonheur du plus grand nombre - cf. les expériences totalitaires du XXe siècle - ; et il semble qu’on sacrifie aujourd’hui le bonheur du plus grand nombre sur l’autel des intérêts individuels. Bref, nous nous demandons si, pour faire la société contre l’illimitation, il ne faudrait pas nous interroger aussi sur le bonheur, la démocratie et leur rapport.
Si la démocratie est cette société où, pour paraphraser Rousseau, chacun se donnant à tous ne se donne à personne, si la démocratie et le don c’est la même chose, mais à des échelles différentes, comme le défend A. Caillé, on peut bien se demander si on ne doit pas désirer la démocratie pour elle-même, comme le don est désirable pour lui-même. Quand au bonheur, il pourrait se penser dans une société contre l’illimitation, radicalement démocratique, comme ce qui peut advenir sans le rechercher, par surcroît , un peu comme le bonheur de l’amitié.
En attendant, pour conjurer les dangers qui menacent notre démocratie, sans doute faudrait-il réactiver ce qui l’a rendu possible : des réserves de sens anti-utilitaires. Nous voudrions terminer par là, car c’est au fond le plus important, et ce sur quoi les MAUSSiens et le peuple décroissant pourraient s’entendre le plus facilement. Il est temps de nous donner une éthique, une morale, quelques principes auxquels nous nous obligerions librement, qui nous permettraient de lutter contre la démesure de l’accumulation des richesses et du pouvoir qui aujourd’hui menace notre démocratie. Une bataille à mener à la même échelle que la démesure économique, que le capitalisme financier spéculatif : à l’échelle mondiale. S. Latouche aura compris où nous voulons à venir. Nous invitons le peuple décroissant à participer à la rédaction de ces quelques principes, que nous pensons comme une forme actualisée de ce que Mauss appelait « le roc de la morale éternelle ». Que les décroissants contribuent donc au débat que nous amorçons sur La Revue du MAUSS permanente et que nous voulons le plus large possible. Nous l’avons ouvert avec une sorte de « décalogue » présenté par Alain Caillé et Ahmet Insel dans le n° 20 de la Revue du Mauss semestrielle, qui, remanié par A. Caillé, prend la forme aujourd’hui d’un « heptalogue », avec lequel nous conclurons.
Esquisse d’un heptalogue éthico-politique à l’usage des modernes
Tu combattras l’illimitation sous toutes ses formes.
Pour cela tu refuseras toute forme de corruption, d’irréversibilité et de déni de réciprocité.
Tu traiteras donc les autres sujets humains aussi comme des fins et pas seulement comme des moyens.
Tu traiteras donc la nature et le donné historique et culturel aussi comme des fins et pas seulement comme des moyens.
Tu traiteras donc la démocratie - inséparablement directe, représentative et d’opinion - aussi comme une fin et pas seulement comme un moyen.
Tu lutteras donc pour permettre l’accès de tous aux conditions matérielles et culturelles premières de la puissance de vivre et d’agir.
Tu lutteras donc pour que chacun ait droit à un revenu minimum et aucun à une richesse illimitée.
Bibliographie
- Amy Dahan Dalmedico (sous la dir. de), Les modèles du futur, coll. Recherches, La Découverte.
- Berthoud, A., 2005, Une philosophie de la consommation. Agent économique et sujet moral, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d’Ascq.
- Caillé, A., 1993, La démission des clercs, La Découverte.
- Caillé, A. Insel, A., 2002, « Quelle autre mondialisation ? », La Revue du MAUSS semestrielle n°20, « Quelle autre mondialisation ? », MAUSS/La Découverte.
- Flipo, F., 2007, « Voyage dans la galaxie décroissante », in La Revue du MAUSS permanente, avril 2007, lien vers l’article
Latouche, S., « Le rationnel et le raisonnable : les antinomies du postulat métaphysique de la raison économique », in La revue du MAUSS semestrielle n°12, 2ème semestre, « A qui se fier ? Confiance, interaction, et théorie des jeux », MAUSS/La Découverte.
- Latouche, S., 1998, « Le don est-il l’autre paradigme ? », in La revue du MAUSS semestrielle n°4, 2ème semestre, « Plus réel que le réel, le symbolisme », MAUSS/La Découverte.
- Latouche, S., 2003, « L’oxymore de l’économie solidaire », in La revue du MAUSS semestrielle n°21, « L’Alteréconomie. Quelle autre mondialisation ? (fin) », MAUSS/La Découverte.
- Mauss, M., « Essai sur le don », in Anthropologie et société, PUF, 1995.
par Sylvain Dzimira le lundi 30 juin 2008
Source : Decroissance.info
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires





