Scandale judiciaire : L'affaire Sacco - Vanzetti

 

L’affaire Sacco et Vanzetti est le nom d’un scandale judiciaire survenu dans les années 1920 aux États-Unis, et dont les victimes furent les anarchistes d’origine italienne Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti.
L’année 1920 est marquée par de nombreux attentats anarchistes aux États-Unis. Les autorités prennent des mesures de répression contre les anarchistes mais aussi contre les communistes et les socialistes américains. Certains sont emprisonnés, d’autres contraints de s’exiler. L’opinion publique amalgame les grévistes, les étrangers et « les Rouges ». Elle craint les progrès du bolchévisme en Europe, le terrorisme de gauche et se méfie des immigrés récents qui parlent à peine l’anglais.
Le 5 mai 1920, Sacco et Vanzetti sont arrêtés ; ils sont soupçonnés d’avoir commis deux braquages à Bridgewater et à South Braintree où deux convoyeurs sont tués. Le 12 mai 1926, leur condamnation à mort est confirmée. Malgré une mobilisation internationale intense et le report à plusieurs reprises de l’exécution, Nicola Sacco, Bartolomeo Vanzetti et Celestino Madeiros passent sur la chaise électrique dans la nuit du 22 au 23 août 1927, suscitant une immense réprobation...

La Cause du Peuple - Vidéo 42mn13

L'affaire Sacco - Vanzetti - Durée : 42:13

L'affaire Sacco et Vanzetti qui s'est ouverte sur le procès d'un crime d'État a pris les proportions d'un grand procès mondial dans la lutte de classes.

Les guerres, les évènements politiques ont pu masquer les problèmes qui furent soulevés à l'époque mais l'assassinat des deux anarchistes italiens reste encore aujourd'hui le symbole pour la classe laborieuse de l'émancipation internationale des exploités et du courage anarchiste.[...]
Nous nous associons à Louisa Vanzetti dans son combat entrepris depuis des années pour la réhabilitation des deux compagnons anarchistes Bartholomeo Vanzetti et Nicola Sacco, bien que nous ne reconnaissions aucune justice étatique, et lui apportons notre soutien fraternel et moral.

BARTHOLOMEO VANZETTI

"Sans nom dans la foule des sans nom", ainsi s'est-il décrit dans l'autobiographie de vingt pages qu'il a rédigée dans la prison de Charlestown : « Histoire d'une vie de prolétaire ». Bartolomeo est né en 1888 dans un petit village du Piemont : Villafalleto.

Doué pour l'étude et d'une intelligence particulièrement éveillée, il aurait pu, selon ses professeurs devenir enseignant ou même un savant. Son père, estimant que les études étaient trop coûteuses, préféra le placer comme apprenti pâtissier plutôt que de le laisser continuer à étudier. De place en place, besognant de ville en ville, il attrapa une pleurésie si grave que son père vint le chercher à Turin début 1907 pour le ramener à la maison. Les jours qu'il passa chez lui, soigné admirablement par sa mère, ont été, a-t-il écrit plus tard « les plus beaux de sa vie ».

Mais ce bonheur fut éphémère, car sa mère atteinte d'un cancer devait mourir au bout de trois mois d'agonie. Vanzetti la soigna avec le même dévouement et la même tendresse qu'elle avait eue pour le soigner. Il s'embarqua au Havre pour l'Amérique après avoir traversé la France à pied. De New York à Plymouth. Bartolomeo a trimé dur, errant de ville en ville, faisant tous les métiers au bas de l'échelle sociale.
Pour combler son manque d'instruction, il avait lu Darwin, Spencer, Hugo, Zola et Tolstoï mais il était depuis longtemps convaincu que seule l'anarchie délivrerait l'humanité de ses chaînes et il étudiait les œuvres de Proudhon, Kropotkine et Malatesta qu'il affectionnait particulièrement. Tout d'abord employé à la Compagnie de Cordages de Plymouth comme la plupart des Italiens immigrés, il ne reprit jamais son emploi après une longue grève de revendication salariale en 1916.

Un ami repartant pour l'Italie lui revendit sa charrette à bras et son fond de commerce de poissons. C'est ainsi qu'il devint très connu et très aimé dans le quartier. Pommettes saillantes, moustache tombante, l'ami des enfants qui l'appelaient « Bart », effectuait tous les jours ses livraisons de poissons en poussant sa baladeuse dans ces rues très pauvres essentiellement peuplées d'italiens et de portugais.

NICOLAS SACCO

Il est né en 1891, d'une famille de dix-sept enfants à Torremaggiore.

Comme pour Vanzetti, les années passées au village de leur enfance étaient les plus belles et les plus douces qu'il ait vécu. A quatorze ans, il quittait l'école pour aller travailler aux champs. Avec son frère Sabino, ils rêvaient de voyages, de partir aux Amériques. Ils partirent un jour de 1908 et débarquèrent à Boston Est.

Nicolas avait 17 ans. Sabino ne supporta pas longtemps l'exil, la vie d'immigrant et moins d'un an après il repartait au pays.
Nico persista. Il apprit un métier et devint spécialiste en fabrication de chaussures. En 1913, il adhéra au groupe anarchiste local « Circolo di Studi Sociali » et participa à l'organisation de meetings, dans les villes voisines, distribua tracts et brochures, ouvrit des souscriptions pour les grévistes et accueillit Tresca et Galleani, révolutionnaires anarchistes très connus. En 1916 son groupe organisa un meeting à Milford dans le but de recueillir des fonds pour soutenir les grévistes d'une usine dans le Minnesota.

La préfecture n'ayant pas autorisé cette manifestation, les orateurs furent arrêtés et parmi eux, Sacco. Il fût condamné à une amende et c'est là, la seule peine qu'il a encouru avant son arrestation dans le tramway de Brokton une certaine nuit de mai.

Le contexte social

L'Amérique entrant dans le conflit de la première guerre mondiale, la propagande anarchiste consista essentiellement à déconseiller aux travailleurs de servir dans l'armée. La seule opposition à la guerre venait des I.W.W., les « Wobblies » et des anarchistes.

En 1919, l'Amérique bafoue le traité de paix, renvoie des immigrés tels qu'Emma Goldmann. Cette année-là est une année de violence. Deux jours avant le retour du président Wilson de Paris, de la conférence de la Paix, deux membres d'un cercle anarchiste espagnol, « Grupo pro Prensa » à Philadelphie, furent accusés et arrêtés pour avoir voulu attenter à la vie du président. Quelques temps plus tard, le maire de Seatle, qui combattait « le danger rouge » reçut une bombe dans un paquet postal.
Le lendemain, Thomas Hardwick, ex-président de la Commission de l'immigration reçut le même cadeau. On compta ainsi 37 paquets contenant des bombes destinées à diverses personnalités dont Olivier Wfendell Ilolmes, président de la Cour Suprême des États-Unis et l'avocat général Palmer.

Le 1er Mai fut particulièrement violent, batailles de rues, meetings monstres, assassinats dans les manifestations ajoutèrent à la terreur populaire américaine.
Luigi Galleani, une figure très connue et estimée de l'anarchisme, fut condamné à la déportation pour la publication de sa célèbre « Cronaco Soversica ». Peu après des bombes éclatèrent dans huit grandes villes. Le climat de violence, de terrorisme impulsé par les autorités et les éléments provocateurs indignait le peuple américain qui était hanté par les manœuvres étrangères.

Entre l'activiste anarchiste et le militant qui exerce sa propagande sur les lieux de son travail, dans son quartier, par la parole, son comportement, il y a tout un monde social et idéologique, mais pour beaucoup l'amalgame des deux en terroriste criminel était un excellent prétexte pour repousser les étrangers. Sacco et Vanzetti avaient la réputation d'être des idéalistes et non des hommes d'action. Cependant contre les menées répressives et démesurées des autorités qui inculpaient et emprisonnaient tout ce qu'elles voyaient teinté de rouge (le 2 janvier 1920, 6.000 mandats d'arrêts étaient prêts pour les étrangers afin de les déporter. Des milliers de prisonniers défilaient dans les rues enchaînés) les anarchistes ne pouvaient rester silencieux et inactifs.
Par les tracts, la littérature, les conférences, les grèves, les occupations, ils restaient en contact avec le prolétariat.

Le drame

Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti n´étaient pas anarchistes lorsqu´ils arrivèrent sur le sol américain : ils le devinrent aux États-Unis. Sacco était ouvrier-fraiseur dans une usine de chaussures ; Vanzetti, renvoyé d’une usine pour son action au cours d’une grève, gagnait sa vie comme poissonnier ambulant.

Leurs compatriotes italiens étaient au plus bas de l´échelle sociale. Rares étaient ceux qui, comme Sacco, avaient réussi à mettre de l´argent de côté pour « le retour au pays ». Lui-même d´ailleurs écrivait à sa fille de ne jamais oublier combien "le cauchemar des classes les plus basses attriste le cœur de ton père".

Deux faits allaient marquer le destin des deux protagonistes. La veille de Noël 1919, à Bridgewater dans le Massachusetts, une fourgonnette transportant une importante somme d´argent fut attaquée par une voiture mais réussit à s'échapper. Le 15 avril 1920, dans la ville industrielle de South Braintree, à une vingtaine de kilomètres de Boston, un holdup sanglant et réussi dans une usine de chaussures aboutit à la saisie du salaire des employés, seize mille dollars au total, qui ne seront jamais retrouvés.

Vanzetti est accusé du premier attentat, condamné, puis présenté au second procès. Il se trouve ainsi en posture de suspect. Alors qu´on avait pris pour sa défense un avocat « classique », on décide de recourir, pour le crime de South Braintree, à un avocat politiquement engagé. Le résultat, en juillet 1921, est désastreux : Sacco et Vanzetti sont condamnés à la peine de mort.

Les requêtes pour un nouveau procès se succèdent. Examinées chaque fois par le même juge qui avait statué dans les affaires précédentes, elles sont coup sur coup rejetées par lui, les décisions se faisant attendre parfois plus d´un an.

En 1925, un gangster, Celestino Madeiros, confesse le crime de South Braintree. Nouvel appel devant la Cour suprême du Massachusetts, qui le renvoie au juge précédent. Celui-ci refuse de prendre en compte le fait nouveau. Une seconde requête devant la Cour suprême, en 1927, aboutit au même résultat négatif. En dernier ressort, une pétition est présentée au gouverneur de l´État. Celui-ci refuse le pardon. Pourtant, les deux anarchistes ont toujours nié toute participation aux crimes pour lesquels ils sont accusés.

Le retentissement et ses interprètes

Après sept années de prison, le 23 août 1927, à minuit, Sacco et Vanzetti sont exécutés sur la chaise électrique. Ce jour-là, l´Amérique entière est mobilisée dans une ultime attente. A Boston, par exemple, tout ce que le pays compte d´écrivains de talent manifeste sur la place publique. A Détroit, dans le Michigan, vingt-cinq mille personnes participent à une manifestation. A New York, une population immense se retrouve à Union Square, le grand lieu des rassemblements ouvriers. Un témoin nous a raconté qu´après la nouvelle de l´exécution, il vit les hommes s´arracher réellement les cheveux en signe de désespoir, les femmes se déchirer les vêtements. Dans tous les quartiers populaires, toutes fenêtres ouvertes, on entendait partout le sourd gémissement du peuple de New York.

L´écho favorable que les accusés reçoivent auprès d´un segment de l´opinion est l´effet de plusieurs facteurs : la ténacité du Comité de défense, qui réussit à mobiliser quelques journalistes ; les Civil Liberties Committees ; l´impression forte suscitée dans le monde ouvrier ; le rôle remarquable de quelques grandes bourgeoises bostoniennes. Il résulte aussi de l´exceptionnelle durée de l´attente avant l´exécution sur la chaise électrique - sept ans - des protestations d´innocence des accusés, enfin et surtout de leur personnalité d´une trempe exceptionnelle.

Les historiens ont beaucoup parlé de certaines collectivités, particulièrement représentatives : les communistes, les catholiques, les intellectuels.
Néanmoins, à de rares exceptions près, ces groupes ne sont intervenus qu´à la fin de la crise.

Les Samaritains de la dernière heure

Les communistes américains n’entrent en lice que dans la dernière année, en 1927. Leur stratégie est essentiellement orientée à se présenter comme les meneurs de l´opération. Au-delà de leurs rodomontades, ils utilisent le procès et ses victimes comme marchepied à leur propagande.

Les anarchistes, dont un nombre important a été expulsé du pays, ne peuvent qu’agir en sous-main : auprès de leurs compatriotes italiens, auxquels ils réussissent à faire passer une information fiable, mais aussi auprès des intellectuels, qui vont occuper les positions les plus visibles.

C’est un fait nouveau. La faible audience des anarchistes dans les milieux littéraires et artistiques apparaît à l´examen des œuvres inspirées par cet évènement : peu de livres de qualité, comme « Boston » d´Upton Sinclair et « U.S.A. » de John Dos Passos ; au plan artistique, on ne peut guère citer que les tableaux de Ben Shahn ou les caricatures de Robert Minor.

Il faut dire qu´au sein des intellectuels la situation est éminemment confuse. Ils ont soutenu le président Wilson, au moment de l’entrée en guerre des États-Unis en 1916, par crainte du militarisme allemand. Leur enthousiasme pour la Révolution russe tombe vite. Leur radicalisme relève plus de la forme que du fond, et ils préfèrent aux anarchistes les socialistes, hypnotisés comme eux par les jeux du pouvoir.

Leur ralliement à la cause de Sacco et Vanzetti est d´abord une affaire de cœur. Ceux qui s´engagent dans la défense le font tardivement, mais avec beaucoup de générosité. Les plus lucides voient surtout dans le procès une preuve de l´inadéquation du système judiciaire américain aux principes de la démocratie, sinon de la justice.

Dans la presse à grand tirage, la tendance est plutôt à la réserve. Mis à part la « New Republic », journal destiné à éduquer les élites, qui couvre l´affaire d´un point de vue relativement ouvert mais toujours prudent, la plupart des journalistes estiment dans leur for intérieur que le procès est mené de façon fort peu équitable, mais nul ne s´aventure à le dire vraiment. Il faut attendre 1927 pour qu´enfin les critiques explosent, surtout lorsque le juge refuse une requête de réexamen fondée sur un fait nouveau, la confession du gangster Madeiros.

Toutefois, beaucoup de journalistes et d´écrivains, avec leur penchant à ériger toute situation en évènement exemplaire, symbolique, ont largement contribué à secouer le consensus en dévoilant ce qu´aujourd'hui on appelle pudiquement « un problème de société ». Le dénouement de l´affaire secoue leur foi dans les États-Unis et l´exécution de Sacco et de Vanzetti incite un nombre certain, parmi les plus grands, à s´exiler volontairement en Europe.

Paradoxalement, un des tout premiers soutiens vient d´un Américain qui n´est pas de gauche, Henry L. Mencken, qui intervient en 1924 ; et l´appui le plus solide est fourni par un professeur de droit de Harvard, Felix Frankfurter, une autorité en la matière, dont un article retentissant, publié en 1927, remet sérieusement en cause les attitudes du tribunal au cours des procès antérieurs. Le système judiciaire américain commence d´ailleurs à être battu en brèche, sous la plume d´avocats ou d´hommes de loi, qui depuis 1926 se livrent à un sévère réexamen des procédures et prennent position dans un sens ou dans l´autre.

Les mouvements de soutien

La population italienne est, très logiquement, la première à se mobiliser et à rechercher des informations honnêtes. Elle contribue généreusement, pendant ces sept années, à la défense des accusés.

Par ailleurs, les conflits entre fascistes et antifascistes vont se multipliant tout au long de la campagne de défense des accusés. Les États-Unis et l´Italie de Mussolini coopèrent au plus haut niveau pour la répression des « agitateurs », mais, sans doute à cause des préjugés contre cette communauté, la police des divers États montre peu d´empressement à satisfaire les demandes des consuls.

Cet ensemble de circonstances particulièrement ambigües signale que le combat contre la justice en place nécessite d´autres appuis.

Les interprétations : deux idéologies

La réception des évènements par la population américaine oscille entre deux interprétations. L´une pose le problème dans le cadre des institutions américaines chargées de rendre la justice. L´autre le place dans la perspective de la lutte des classes. Ces deux positions sont étrangères l´une à l´autre, parce qu´elles découlent de prémisses différentes.

Au cours de son premier procès, Vanzetti s´en tient au cadre strictement légal ; cette position lui vaudra sa première condamnation. Beaucoup de défenseurs adoptent la même attitude ; ils considèrent que les preuves de l´accusation sont bien fragiles, que la justice est sereine.

Cette version « légaliste » pose le problème en termes d´innocence ou de culpabilité. Les accusés doivent être jugés sur ce seul point, sans mêler au débat des considérations étrangères. Cette position apparaît dans les discours et écrits qui s´en tiennent aux aspects juridiques et policiers, accréditant la thèse qu´il ne s´agit que d´une affaire criminelle.

Il est évident que ses principaux énonciateurs appartiennent aux pouvoirs publics, au barreau ou à la magistrature. Elle sera soutenue par l´accusation et par une partie des défenseurs. Elle représente une idéologie dominante, car nous la voyons pénétrer toutes les classes sociales.

Avec des divergences, car la magistrature étant mise sur la sellette et comparée à l´idéal de justice que chacun des groupes se donne, deux attitudes sont possibles. L´une, réductrice, ne met en cause que les autorités du Massachusetts, l´autre l´ensemble du système judiciaire américain, opinion qui peut entraîner une crise idéologique.

Autour de la position légaliste apparaissent d´autres variantes. Certains, pour des raisons humanitaires, condamnent le principe de la peine de mort. Le plus grand nombre, parmi les derniers à se mobiliser, estime que sept longues années de prison pour des hommes dont tout révèle l´intégrité sont assez cher payées. D´autres mettent l´accent sur les aspects sociaux : les préjugés à l´égard des italiens ou, plus généralement, envers les gens de condition modeste. Le champ reste néanmoins légaliste, car il s´agit de défendre ou d´attaquer l´appareil judiciaire américain.

Une autre lecture, que nous appellerons « classiste », a aussi été propagée, notamment par les institutions qui prétendent représenter le monde ouvrier, en particulier par le parti communiste américain. Dans cette optique, l´affaire Sacco - Vanzetti illustre la guerre des classes en Amérique, puisqu´il s´agit d´arrêter des militants ouvriers.

Cette position, partagée par les anarchistes italiens influencés par Galleani, est celle de Sacco et Vanzetti, après l´issue de leur premier procès, car ils n’ont plus d’illusion sur le sort qui les attend.

Il leur paraît évident qu´ils sont persécutés en tant qu´anarchistes et que les dés sont pipés. Il faut donc rallier l´opinion publique, notamment la masse ouvrière, en recourant à un avocat susceptible de poser le problème dans ces termes. Car leur circonspection coïncide avec l´objectif du mouvement international anarchiste qui ne consiste pas à défendre une thèse mais à sauver des personnes.

Cette lecture politique de la lutte des classes a également rallié une partie des milieux ouvriers. C´est d´ailleurs une tactique régulière du patronat de criminaliser les dirigeants syndicaux, par exemple en cachant des bombes non loin de leur permanence. On ne compte pas le nombre d´actions en justice intentées contre les syndicats dans les décennies précédentes.

Deux idéologies sont donc en conflit. Celle de la régulation sociale, qui pose le problème tantôt en termes de légalité et tantôt de tolérance, insistant dans ce cas sur le non respect de l´esprit de la justice. Celle de la lutte des classes, qui oppose riches et pauvres, capitalistes et ouvriers. Il y a donc rupture du consensus américain.

Un certain nombre de facteurs sont donc entrés en jeu : la xénophobie, les préjugés des bostoniens, les brutalités policières, le désespoir des pauvres qui les incite à la violence ; à ces données psychologiques s´ajoutent des éléments structurels : la lutte des classes, les inadéquations du système judiciaire… Pourtant, ces phénomènes relativement stables n´expliquent pas pourquoi l´affaire a éclaté précisément à ce moment-là.

Le point aveugle des idéologies

Dans les années récentes, des données nouvelles sont apparues, qui font ressortir un élément que les historiens les plus lucides n´avaient jusque-là que soupçonné : le rôle crucial du ministère de la Justice à toutes les phases de l´affaire.

Les antennes du Department of Justice se sont étendues. Il regroupe la police, les services secrets, notamment le Bureau of Investigation, ancêtre du F.B.I. Il intervient dans les procès par l´entremise des Procureurs généraux, mais aussi par des tentatives multiples pour influencer les juges. Ce Ministère n´ayant pas obtenu du Congrès autant d´argent qu´il le souhaitait, il lui faut multiplier à la fois les vociférations, les preuves du danger et les signes d´efficacité. En outre, son patron, A. Mitchell Palmer, ambitionne la Maison Blanche.

Les institutions qui incarnent la légitimité américaine sont toutes en état de guerre contre l´« ennemi intérieur ». A partir du 7 novembre 1919 s´inaugure la nouvelle chasse aux sorcières, organisée par Palmer. Le raid le plus important aura lieu le 2 janvier 1920, avec l´arrestation de 2 500 suspects dans trente-trois villes, qu’on ne légalisera qu’après coup.

Sur le procès de Sacco et Vanzetti plane le soupçon d´un réglement de comptes : le Bureau of Investigation n´ayant pas réussi à démontrer leur participation à ces actions veut les leur faire payer en leur imputant un crime sur lequel ils ont peut-être quelques informations mais auquel ils n´ont pas participé.

Si le véritable enjeu est bien le fonctionnement de la justice américaine et son caractère de classe, le fait nouveau est l’expansion de l´appareil répressif de l´État fédéral, qui se prolongera dans le F.B.I. Les années 1920 marquent l´entrée des grandes bureaucraties, publiques et privées, comme agents de l´histoire sociale, décideurs au nom de la démocratie, désormais pudiquement baptisée « démocratie industrielle ». Un monde a disparu. Fort peu d´Américains ont perçu ce développement et s´y sont opposés. L'époque ne remit guère en cause les pouvoirs de l´Exécutif en matière de police intérieure.

Aux États-Unis, le procès de Sacco et Vanzetti balise la fin de l´ère des répressions sauvages. Un autre univers a surgi, deux systèmes de béton désormais se complètent : le monde des décideurs et celui des administrateurs. Le premier est une structure complexe de recours et de négociations collectives et publiques, que la République américaine est l´une des toutes premières nations à surimposer aux conflits sociaux. Le second est une machine anonyme et formidable de gestion administrative et bureaucratique, dirigée contre le petit peuple, exclu de ces tractations ou extérieur au soi-disant système d´équilibre des forces. Désormais, l´individu isolé ne pourra lutter qu´en entrant dans des coalitions destinées à préserver ses intérêts.

Plus qu´une page noire de l´histoire américaine, l´affaire Sacco - Vanzetti est la réaction cohérente d´institutions américaines soutenues par les conservateurs, mais aussi par les libéraux. C´était en effet une tragédie, dont le sens échappa à la plupart de ses participants : si au lieu de définir leurs ennemis en termes trop généraux, ils avaient visé une cible bien délimitée, le Bureau of Investigation, la partie aurait peut-être eu une issue différente.

Ronald Creagh

Le jugement

Vanzetti fut jugé une première fois. On le condamna pour attaque à main armée à quinze ans de travaux forcés.
Cinq jours après cette condamnation, une bombe explose à Wall Street tuant dix personnes.
On impute ce crime tout naturellement aux anarchistes.

Le 28 septembre 1920, Sacco et Vanzetti comparaissent ensemble devant le tribunal, plaidant non coupables, défendus par le célèbre avocat ouvriériste, Fred Moore. Le procès a duré des semaines. Les témoignages, les accusations, la haine implacable du juge Thayer, la fougue de Moore, la lâcheté des jurés ont fait de ces journées la bataille oratoire la plus infâme contre le mouvement ouvrier, et contre le liberté d'opinions.

La condamnation à mort de Sacco et de Vanzetti a déclenché à travers le monde une véritable conscience de classe dans le prolétariat.
Dans toutes les grandes villes européennes d'énormes et fracassantes manifestations ouvrières ont assiégé les ambassades. Pour les communistes et leur parti, Sacco et Vanzetti étaient des pions sur l'échiquier de la lutte des classes, symbole commode à exploiter pour que le sang des martyrs anarchistes soit un jour un fleuron pour le parti communiste.

Il ne faut pas perdre de vue que si la chasse à l'anarchiste poussait les notables américains à des actes impardonnables de lâcheté, en Russie, sous les couleurs du communisme, c'était le nettoyage par le vide de tous les anarchistes et de leur système fédératif (Kronstadt, 1921).

Pendant des mois, des années, on attend que le juge Thayer casse le jugement. cinq motions lui sont présentées par F. Moore ; toutes rejetées.
Moore abandonne l'affaire sur la demande des deux inculpés.

En prison, Sacco et Vanzetti continuent ardemment à s'instruire, à lire.
Vanzetti traduit Guerre et Paix, écrit un livre « Évènements et victimes ». On ne comprend pas bien ce qui retenait la justice américaine devant l'exécution. un an d'attente, de motions rejetées, de discussions avec le Commonwealth.

Des millions ont été recueillis par le Secours Rouge dans tous les pays du monde pour faire échapper à la mort Sacco et Vanzetti. En fait les deux martyrs leur servaient pour s'affirmer en Amérique en défenseur des opprimés et pour empocher la solidarité internationale. Ces fonds ont été détournés par ce secours du parti communiste. Cela est si indigne que le Comité de Défense de Sacco et Vanzetti imprima dans son bulletin : "Nous sommes absolument opposés à la collecte des fonds et à l'utilisation de cette cause en vue d'intérêts politiques et économiques". Sacco et Vanzetti refusèrent de se laisser défendre et manipuler par l'Internationale communiste.

Un gangster du nom de Madeiros avoua certain jour que c'était lui avec deux complices qui était l'auteur du hold-up de South Braintee, que Sacco et Vanzetti n'y étaient pour rien.

Vanzetti, condamné avec Sacco à l’électrocution, répond le 9 avril 1927 au juge Thayer : "Si cette chose n’était pas arrivée, j’aurais passé toute ma vie à parler au coin des rues à des hommes méprisants. J’aurais pu mourir inconnu, ignoré : un raté. Ceci est notre carrière et notre triomphe. Jamais, dans toute notre vie, nous n’aurions pu espérer faire pour la tolérance, pour la justice, pour la compréhension mutuelle des hommes, ce que nous faisons aujourd’hui par hasard. Nos paroles, nos vies, nos souffrances ne sont rien. Mais qu’on nous prenne nos vies, vies d’un bon cordonnier et d’un pauvre vendeur de poisson, c’est cela qui est tout ! Ce dernier moment est le nôtre. Cette agonie est notre triomphe".

La chanson Here’s to you de Joan Baez leur est dédiée. Elle reprend les mots de Vanzetti au juge Thayer :
"Heres to you Nicola and Bart
Rest forever here in our hearts
The last and final moment is yours
That agony is your triumph".

Thayer a refusé de reconsidérer l'affaire.
Il fallut faire monter le courant à 300 volts pour anéantir dans la chaise ces deux corps encore robustes qui criaient "Vive l'anarchie".

Le film Sacco et Vanzetti réalisé par Giuliano Montaldo (1971) retrace leur histoire.

Carmen - le Monde Libertaire (traduit de Solidaridad Obrera)

Sources : Les Increvables Anarchistes
Bellaciao.org
L'En Dehors

sacco et vanzetti

une histoire vraie qui dit long sur les américains et leur mépris,le film est tres réussi et m'a beaucoup plus,je l'avais vu il ya de ca des annés,mais ca resyte gravé dans ma mémoire.

Qui en dit long sur les

Qui en dit long sur les hommes et leurs cupidité...
ah ça ira...

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