Big Brother City : Une atteinte grave aux libertés
Avec plus de 4 millions de caméras en activité, soit une pour quatorze habitants, la Grande-Bretagne est aujourd'hui le pays dont les citoyens sont le plus surveillés au monde. Duncan Campbell, journaliste indépendant et auteur d'un rapport sur le système d'écoute Échelon (élaboré par les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande pour intercepter les communications), fait découvrir la dimension orwellienne de la capitale britannique, véritable laboratoire des technologies de contrôle.
Alain Weber, avocat chargé des questions d’informatique et de libertés à la la Ligue des Droits de l'homme, explique pourquoi il dénonce l'initiative de Nicolas Sarkozy...
La Cause du Peuple - 2 Vidéos
Le Royaume-Uni, champion de la surveillance
Les Britanniques se sont habitués aux caméras de surveillance et les approuvent majoritairement. Le 7 juillet 2005, 4 bombes explosent à Londres et tuent 56 personnes. C’est grâce à la caméra de surveillance de la station de métro de King’s Cross que, dès le 12 juillet, les enquêteurs de Scotland Yard ont identifié 4 suspects.
Ce jour-là, la vidéosurveillance a encore marqué des points au Royaume-Uni, un des pays les mieux équipés au monde et où plus de 90% de la population approuvent ce système. Dès 1961, le métro londonien était doté de caméras noir et blanc.
Un suivi permanent
Le pays compte aujourd’hui un appareil de vidéosurveillance pour 14 habitants. Il y a les caméras dans les centres commerciaux, quartiers résidentiels et bâtiments professionnels, mais aussi la surveillance des appels téléphoniques et des emails au travail, l’analyse des transactions financières et des habitudes d’achats de la population, le suivi des déplacements, les empreintes ADN, les cartes qui permettent de savoir ce que les enfants ont mangé le midi, etc.
Tout ceci conduit Richard Thomas, chef de l’Information commissioner’s office (ICO), la Commission informatique et libertés britannique, à dénoncer une « société de surveillance ». Il explique que « les nouvelles technologies sont utilisées pour rassembler de plus en plus d’infos sur les habitants, et réclame un débat sur ce qui est acceptable ou non ».
Londres dans 10 ans
Un rapport de l’ICO imagine le quotidien, en 2016, de Gareth et Yasmin et de leurs 3 enfants, et montre comment la vie de cette famille londonienne est surveillée à tout moment. Si Toby, 10 ans, passe son temps sur des jeux de réalité virtuelle, son comportement dans le jeu est enregistré par des sociétés qui étudient le marché des joueurs. Mais aussi par la police qui veut détecter des tendances criminelles. Au menu quotidien dans 10 ans, le rapport évoque aussi des implants de micros sur le corps et une surveillance électronique des aéroports.
« Privacy international », une ONG qui dresse chaque année un tableau des pays du monde en matière de surveillance et de protection de la vie privée, a placé le Royaume-Uni dans ses 5 « pays noirs », avec la Chine, la Russie, la Malaisie et Singapour.
Le Royaume-Uni sera pourtant l’un des derniers pays européens à se doter d’une carte d’identité pour ses citoyens. Elle entrera en fonction en 2009 mais ne sera pas obligatoire dans un premier temps.
Aurélie Blondel
Sarkozy veut placer la France sous vidéosurveillance
Nicolas Sarkozy veut étendre le réseau de caméras de surveillance. Contre la menace terroriste, le président Nicolas Sarkozy a demandé une réflexion sur « un vaste plan d'installation de caméras dans nos réseaux de transports en commun ». La vidéosurveillance, très encadrée en France, devrait se développer très vite, même dans les rues. La Grande-Bretagne est en avance : 25 millions de caméras en service !
La vidéosurveillance est très surveillée
La vidéosurveillance a fait son apparition en France à Levallois-Perret, en région parisienne au début des années 1990. Aujourd’hui, les caméras fleurissent un peu partout, même dans les petites villes.
Initialement installées pour réguler le trafic routier, elles sont aujourd'hui davantage utilisées dans un but sécuritaire. Elles font l'objet d'une règlementation stricte.
La loi Pasqua de 1995
Depuis 1995, la vidéosurveillance dans les lieux publics est encadrée par une loi initiée par le ministre de l'Intérieur de l'époque, Charles Pasqua. Le principe : une commune ou une communauté urbaine peuvent installer des caméras dans la rue, mais seulement sur autorisation de la préfecture. Une commission départementale, présidée par un juge, examine la demande avant toute décision.
Les caméras doivent répondre à un but précis : protéger des bâtiments, des installations publiques et leurs abords, des installations utiles à la défense nationale, assurer la régulation du trafic routier, constater des infractions aux règles de la circulation ou prévenir la sécurité des personnes et des biens dans les lieux ouverts au public.
Par ailleurs, l'installation d'une caméra par une collectivité nécessite une demande auprès de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL), garante du respect de la vie privée et de la protection des données personnelles.
La loi de 1995 impose une série de restrictions :
* Il n’est pas permis de filmer l’intérieur d’une habitation ou son entrée
* Les images enregistrées ne peuvent pas être conservées - sauf enquête de flagrant délit, enquête préliminaire, information judiciaire - et doivent être détruites dans un délai fixé par la préfecture. Il ne peut pas excéder un mois
* Le public doit être averti de la présence des caméras de vidéosurveillance. Il peut également demander à avoir accès aux images collectées. Seuls peuvent lui être opposés les arguments relevant de la sûreté de l’État, de la Défense, de sécurité publique ou de procédure judiciaire
La loi antiterroriste de 2006
Les attentats de Londres en 2005 et la montée de la menace terroriste ont relancé le débat autour de la vidéosurveillance. Le ministère de l’Intérieur, alors dirigé par Nicolas Sarkozy, a fait renforcer l'arsenal juridique avec la loi du 23 janvier 2006 relative à la lutte contre le terrorisme.
* Le dispositif de surveillance a été élargi à l’abord des bâtiments privés. L'État ou la ville peuvent décider, pour des questions de sécurité, d'imposer un service de vidéosurveillance à un particulier ou une institution susceptibles de constituer une cible terroriste.
* Les données enregistrées peuvent être conservées plus longtemps. Pour reconstituer certaines affaires, il est nécessaire de remonter longtemps en arrière. Cela a été le cas notamment dans l’affaire des manipulations de distributeurs de billets : « Les fraudeurs, qui avaient placé des fausses caméras dans les distributeurs revenaient régulièrement », explique Pierre Willem, secrétaire général de l’Union nationale des syndicats autonomes de police (Unsa). « Pour les localiser, il a fallu comparer plusieurs centaines d’images. »
* Les gendarmes et la police ont désormais accès directement aux images sans le contrôle d’une autorité judiciaire.
C.P cecile
Sarkozy s'inspire du modèle britannique
Sarkozy a demandé à Michèle Alliot-Marie de concevoir un plan de vidéosurveillance. Le modèle de Nicolas Sarkozy en matière de vidéosurveillance ? La Grande-Bretagne : « Il y a 25 millions de caméras au Royaume-Uni, un million en France », a-t-il souligné dans un entretien au Journal du Dimanche : « Je suis très impressionné par l'efficacité de la police britannique grâce à ce réseau de caméras ».
A Londres en 2005, ou plus récemment à Glasgow en Écosse lors de la tentative d'attentat à l'aéroport, les caméras ont été déterminantes pour l'enquête.
Des caméras dans la rue
En France, le parc, encore très limité, concerne surtout les espaces privés : abords des banques et des distributeurs automatiques, entrées de magasins et d'immeubles « sensibles », stades, etc. Les caméras installées dans l’espace public sont d’abord destinées à veiller à la sécurité des bâtiments, pas à celle des passants.
Au-delà des transports en commun, le président français compte multiplier les installations dans les grandes avenues et sur les trottoirs des agglomérations.
« Ca fonctionne bien »
Une initiative bien reçue par les syndicats de policiers. « Tant que ça concourt à la baisse de la délinquance, on ne peut être que d’accord », souligne Gérard Demarcq, secrétaire général du syndicat Alliance Police nationale. « Les systèmes de vidéosurveillance fonctionnent très bien », confirme Pierre Willem, secrétaire national du syndicat Unsa-Police.
C'est déjà le cas à Paris dans les gares et le métro, qui sont bien équipés. La vidéosurveillance se révèle particulièrement efficace dans la traque des voleurs à la tire : « C’est une arme absolue », dit Pierre Willem : « La RATP nous appelle, on a le temps d’arriver en civil et on prend le voleur en flagrant délit. »
Le développement des caméras devrait aussi permettre de libérer des fonctionnaires affectés à la surveillance de certains lieux (bureaux ou domiciles de personnalités politiques, ambassades peu exposées), pour les réaffecter sur les zones les plus criminogènes.
« Il va falloir des caméras partout en même temps et pas seulement dans les quartiers riches », commente Gérard Demarcq, secrétaire général du syndicat Alliance Police, « Sinon ça risque de contribuer à déplacer la criminalité. »
Attention parano
Jean-Paul Ney, auteur de « Souriez, on vous espionne », un livre-enquête sur le sujet, souligne cependant les limites. « La vidéosurveillance va dissuader la petite criminalité, mais elle n’aura aucun effet sur les crimes violents ou contre le terrorisme. Un type qui veut se faire sauter dans le métro, ce n’est pas une caméra qui l’arrête. Les caméras, c’est bien pour aider à rattraper les terroristes, après [les attentats]. »
Autre crainte : le respect de la vie privée. Plusieurs études montrent à quel point l’emprise des caméras modifie le comportement des individus : « On va finir par devenir complètement paranos, les gens se sentent agressés », commente Jean-Paul Ney.
Cécile Peltier
Source : Plus News
Une atteinte grave aux libertés
Le développement de la vidéosurveillance est mal vu par de nombreuses associations. Au Royaume-Uni, Privacy International se bat depuis 15 ans pour le respect de la vie privée.
En France, l’association « Souriez vous êtes filmés » et la Ligue des droits de l’Homme alertent sur les risques de la vidéosurveillance. Alain Weber, avocat chargé des questions d’informatique et de libertés à la la Ligue des Droits de l'homme, explique les limites et les risques de ces dispositifs et dénonce l'initiative de Nicolas Sarkozy.
Nicolas Sarkozy a décidé d’élargir le dispositif de vidéosurveillance, qu’en pensez-vous ?
AW : C’est un effet d’annonce qui nous interpelle. Comment quelqu’un qui a été si longtemps au Ministère de l’Intérieur peut-il subitement découvrir les bienfaits de la vidéosurveillance dans la lutte contre le terrorisme en Angleterre ? C’est une instrumentalisation illégitime de l’État d’une crainte légitime des citoyens : la peur des attentats terroristes. Nous vivons dans un État de plus en plus policier, c’est l’instauration d’une petite Stasi à la française.
Pourquoi une hostilité aussi violente à la vidéosurveillance, présentée par les États comme un moyen efficace de lutter contre la délinquance ou le terrorisme ?
AW : D’abord, parce qu’aucune étude n’a jamais prouvé qu’il existait une corrélation entre l’installation de caméras de vidéosurveillance dans un endroit et la baisse de la délinquance. Le gouvernement britannique le dit lui-même. Les 800 millions d'euros investis par la Grande-Bretagne pour mettre en place le réseau de vidéosurveillance n’ont pas empêché les terroristes de poser des bombes dans le métro londonien.
Les vidéos n’ont aucun effet préventif. Elles ont été un outil parmi d’autres pour retrouver les coupables, mais c’est tout. En réalité, l’un des terroristes a pu être identifié car il a été reconnu par un membre de sa famille. Sans la constitution de fichiers vidéo, les caméras n’ont aucun intérêt. En outre, elles risquent d’entraîner un déplacement de la délinquance des quartiers avec caméras vers les quartiers sans et une ségrégation du droit à la sécurité.
Enfin et surtout, la vidéosurveillance constitue une atteinte grave aux libertés individuelles.
Quel est le risque pour les libertés individuelles ?
AW : Le problème, c’est le traitement des données. On ne sait pas comment ces informations sont gérées ni par qui. La loi du 23 janvier 2006 relative à la lutte contre le terrorisme resserre l’étau autour du citoyen. Dorénavant, les policiers et les gendarmes peuvent avoir accès directement aux images collectées sans le contrôle du juge. C’est dangereux.
De même, les commissions qui autorisent la mise en place de vidéos, même si elles sont présidées par un magistrat, sont très opaques. Résultat, l’État a un rôle de plus en plus important.
Sur qui comptez-vous aujourd’hui pour faire contrepoids ?
AW : La Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés (CNIL) effectue un bon travail, mais ce n’est pas suffisant. Elle n’a pas les moyens d’agir seule, c’est aux citoyens de se mobiliser et de l’alerter. Les associations, la presse doivent aussi jouer leur rôle d’information et pousser les citoyens à se rebeller contre ce fichage tous azimuts.
On est dans une société de la traçabilité des gens. La reconnaissance biométrique va devenir omniprésente : la reconnaissance palmaire pour manger à la cantine, une puce sous la peau pour entrer en boîte comme c’est déjà le cas en Espagne. Il ne s’agit pas de critiquer toute forme de modernité, mais d’avoir conscience des risques de l’interconnexion des informations individuelles.
Bonus : Des caméras de surveillance qui parlent !
Ces caméras surveillent de plus en plus notre environnement, sans que l'on sache exactement, les délais de conservation de ces images, de leurs utilisation, de leurs contrôles. Sans que grand monde s'interroge des dérives que ces moyens permettent.
Et la tendance ne vas pas fléchir comme peut le dire Michèle Alliot Marie, Ministre de l'Intérieur : « Je compte tripler le nombre de caméras de vidéosurveillance d'ici fin 2009 » (Sur le monde.fr)
Ailleurs, en Angleterre notamment, un cran supplémentaire a même été passé, désormais les caméras sont parlantes et vous invitent si vous jetez votre papier par terre à le ramasser pour le mettre à la poubelle.
Désormais, « Big Brother » parle !
La Grande-Bretagne était déjà le pays le mieux pourvu en caméra de surveillance – en anglais « CCTV ». Le gouvernement joint désormais la voix à la vidéo, avec des avertissements sonores diffusés en direction des fautifs.
Une priorité pour le ministre de l’Intérieur
John Reid, le ministre de l’Intérieur britannique, a annoncé que 20 villes seront prochainement équipées de caméras de surveillance parlantes. Le principe : des opérateurs municipaux placés devant des écrans de contrôle peuvent rappeler les contrevenants à l’ordre au moyen d’un haut parleur placé sur la caméra de surveillance.
Le ministre de l'Intérieur John Reid est un fervent partisan de la vidéosurveillance parlante.
Des villes moyennes comme Blackpool, Norwich ou encore Nottingham seront bientôt munies du nouveau dispositif, tout comme les quartiers de Southwark et Barking and Dagenham à Londres.
Le laboratoire de Middlesbrough
« La dame au manteau marron… ramassez vos détritus et mettez-les à la poubelle, s’il vous plaît ! » L'ordre crachoté par un haut-parleur municipal résonne dans une rue de Middlesbrough. Cette ville de 140 000 habitants du nord-est de l’Angleterre, a été choisie comme ville test en matière de caméras parlantes.
En 2006, 12 caméras y ont ainsi été disposées. Pour le maire Ray Mallon, ancien officier de police déjà surnommé « Robocop » pour sa politique de tolérance zéro, « il ne s’agit pas d’arrêter des gens mais de changer leur état d’esprit ».
Les résultats seraient encourageants en matière de réduction des incivilités, en particulier pour aider les citoyens à mieux viser les poubelles... Les employés municipaux ne balaient plus les rues que 4 fois par jour, contre 6 avant l’installation des haut-parleurs.
Le ministre de l’Intérieur, John Reid, rappelle qu’il a également engagé 11 000 policiers supplémentaires depuis 1997.
« Les communautés locales en ont assez des saletés et des incivilités, elles veulent que l'on rappelle aux gens quel comportement est acceptable et quel comportement ne l'est pas », a-t-il déclaré, réfutant les arguments de dérive vers une société policière.
Pour rendre les mises en garde sonores plus persuasives, elles seront bientôt enregistrées par des enfants. Un casting est organisé pour désigner la voix de l'élu qui enregistrera les messages.
Thomas Saintourens
Source : Plus News
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