Réchauffement climatique : Six degrés changeraient le monde
Le changement climatique ne fait plus de doute et il va à une allure alarmante. En quelques décennies, la température a augmenté de 0,8 °C. A ce rythme, quel est l’avenir de notre planète ?
Certains scientifiques prétendent que la température de la terre montera de six degrés d'ici 2100. Que pourrait-il arriver aux rivages côtiers, forêts, rivières, à l'agriculture et aux villes, avec chaque degré de plus ? L'homme sera-t-il réduit à une existence qui s'accroche désespérément à sa vieille civilisation dans des refuges arctiques, ou la vie continuera-t-elle plus ou moins comme auparavant, juste un peu plus chaud ? Comment peut-il s'adapter à ces changement monumentaux ?
Les scientifiques mondiaux commencent juste à imaginer les conséquences... Ce documentaire se base sur la somme des années de recherche d'un journaliste environnemental de renommé mondiale : Mark Lynas, de l'Université d'Oxford et de Radcliffe, qui a fait des projections de toutes les études et des recherches scientifiques des vingt dernières années. Toutes ont indiqué une conclusion irréfutable : le changement climatique global est à une échelle et à une vitesse sans précédent dans le rapport géologique et biologique de notre planète...
La Cause du Peuple Vidéo 83mn22
Mark Lynas : vers un inévitable chaos climatique
Il est parfois nécessaire de penser l’impensable, en particulier lorsqu’il s’agit d’un problème aussi dangereux que celui des changements climatiques - il n’y a pas de place pour le dogme lors de l’examen de l’habitabilité future de notre planète.
C’est dans cet esprit que moi-même et un groupe de spécialistes du climat, de l’économie et des politiques internationales nous nous sommes réuni sous l’égide du Stockholm Network, pour définir les scénarios explorant la manière dont les politiques internationales pourraient évoluer - et de leur éventuel impact pour le climat terrestre. Nous avons élaboré trois hypothèses, et demandé aux experts du Met Office Hadley Center de les évaluer à l’aide de ses modèles climatiques pour déterminer l’augmentation de la température qui en résulterait. Les résultats ont été tout à la fois surprenants et profondément troublants.
Nous avons nommé chaque scénario. Le plus pessimiste a été baptisé « Engagements non tenus » - un monde où les gouvernements se réunissent pour prendre des engagements sur les changements climatiques, mais font ensuite marche arrière ou ne parviennent pas à s’y conformer. Cela vous rappelle quelque chose ? Ce devrait être le cas : ce scénario ressemble fort étroitement à ce qui s’est déroulé ces 10 dernières années, et il prévoit une tendance à la hausse des émissions jusqu’en 2045.
« Kyoto plus » est un scénario plus optimiste : les gouvernements s’y engagent sur un accord ambitieux à Copenhague en 2009, contraignant les pays industrialisés à entreprendre un nouveau cycle de négociations définissant des objectifs d’émission à la manière du protocole de Kyoto. Les pays en développement rejoignent ensuite ce processus au fur et à mesure qu’ils entrent dans le « premier monde ». Ce scénario offre le meilleur résultat que l’on puisse raisonnablement espérer du processus actuel - mais de façon inquiétante, il conduit également à une augmentation des émissions jusqu’en 2030.
Le troisième scénario - appelé « changement » - mérite d’être étudié de près. Dans celui-ci, nous avons envisagé l’apparition de catastrophes climatiques majeures dans le monde en 2010 et 2011, provoquant un renforcement soudain du sentiment d’urgence concernant le réchauffement de la planète. Aiguillonnés par ces évènements, les dirigeants du monde enterrent Kyoto, et abandonnent les efforts visant à réglementer les émissions au niveau national. Au lieu de cela, ils concentrent leurs efforts sur les entreprises qui produisent des combustibles fossiles - les gisements de pétrole et de gaz et les mines de charbon - et les Nations unies fixent un plafond mondial de production « en amont » et procèdent à la mise aux enchères des permis d’émission négociables pour les producteurs de carbone.
Venant remplacer la tâche complexe de définir avec des nations rétives une réglementation concernant des milliards de personnes, le mécanisme des prix fait le travail : les entreprises transfèrent simplement l’augmentation des coûts en directions des consommateurs, et la demande pour les produits carbonés commence à décroître. La vente aux enchères de permis permet de lever des milliards de dollars venant faciliter le financement de la transition vers une économie pauvre en carbone et compensant l’impact de la hausse des prix sur les plus défavorisés.
Le cadre clairement défini sur le long terme consistant à mettre un prix sur le carbone produit une forte incitation à réorienter les investissements vers les énergies renouvelables et les productions à faible teneur en carbone. Plus encore, un plafonnement rigoureux du carbone signifie que les émissions mondiales commencent à décroître dès après 2017.
Ce « plafonnement en amont » n’est pas une idée nouvelle, et notre approche s’appuie notamment sur un ouvrage à paraître du spécialiste Oliver Tickell. Cependant, la vision communément partagée par les gouvernements et les groupes environnementaux insiste sur le fait que « Kyoto est la seule solution disponible », et que les tentatives de proposer une alternative ne sont que de dangereuses hérésies.
Observons cependant les estimations de hausse de la température associées à chaque scénario. « Engagements non tenus » voit la température augmenter de 4,85 ° C d’ici à 2100 (avec une probabilité de 90%), pour « Kyoto plus » de 3,31 °C et « changement » de 2,89 ° C. C’est plutôt déprimant : il n’existe pas de scénario plausible politiquement permettant d’espérer que nous puissions maintenir le monde en dessous du seuil de risque que sont ces deux degrés, retenus comme objectif officiel par l’UE et le Royaume-Uni. Cela signifie que tous les scénarios verraient la disparition de la banquise arctique, la progression des déserts et le stress hydrique dans les régions subtropicales, des évènements météorologiques extrêmes, des inondations et la fonte des glaciers dans les Andes et l’Himalaya. D’où la nécessité de se concentrer beaucoup plus sur l’adaptation aux changements climatiques : ce sont les impacts auxquels l’humanité va devoir faire face quelles que soient les décisions prises au niveau politique.
Mais l’autre grande leçon est que s’en tenir à la politique actuelle représente en fait une option très risquée, et non pas une sage décision. Compter sur le Protocole de Kyoto pourrait se traduire par l’effondrement de la calotte glaciaire de l’Antarctique Ouest et le franchissement de seuils qui impliquent un accroissement massif du méthane libéré par la fonte du permafrost de Sibérie. Si la politique actuelle continue à échouer - sur le modèle du scénario « Engagements non tenus » - de 50% à 80% de toutes les espèces sur terre pourraient être menacées d’extinction en raison de l’ampleur et de la rapidité du réchauffement, et une grande partie de la surface de la planète deviendrait inhabitable pour l’homme. Ce sont des milliards, et non des millions de personnes qui seraient déplacées.
De quelle manière les choses vont-elles évoluer ? En fin de compte ce qui fait la différence entre ces scénarios c’est la volonté politique : la question est maintenant de savoir si l’humanité peut faire preuve du courage et de la clairvoyance nécessaires pour se sauver elle-même, ou si la poursuite des tendances actuelles - au plan économique et politique - nous condamnera au désastre climatique.
Par Mark Lynas, The Guardian, 12 juin 2008
Mark Lynas est l’auteur de deux autres ouvrages traduits en Français : Marée montante. Enquête sur le réchauffement de la planète (Au diable vauvert, 2004) et Le Compteur de carbone (Éditions First, 2007).
Source : Contre info.info
Critique du livre « Six degrees » par Luc Semal
À quoi ressemblerait une application du catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy au sujet du changement climatique ? Bien qu’il n’y fasse pas référence, « Six degrees » en est un très bon exemple. Certes, il existait déjà des livres décrivant le futur apocalyptique que nous promet une planète beaucoup plus chaude, et l’ouvrage de Mark Lynas s’inscrit pleinement dans ce registre : de ce point de vue, il n’est pas particulièrement original, si ce n’est par l’ampleur des données scientifiques qui étayent les propos de l’auteur (la bibliographie renvoie à près de 300 articles scientifiques de géologie, de climatologie, de glaciologie, de paléontologie, etc.).
1) Ce qui fait davantage l’originalité de ce livre, c’est que Mark Lynas tente de décrire le réchauffement climatique de manière apocalyptique, mais aussi graduée. En référence à Dante qui explore l’horreur croissante des neuf cercles concentriques de l’enfer, Mark Lynas nous conduit dans l’horreur croissante d’un monde un peu plus chaud à chaque chapitre : le premier chapitre décrit un monde à +1°C, le deuxième un monde à +2°C et ainsi de suite jusqu’au sixième chapitre qui décrit un monde à +6°C dans lequel l’espèce humaine n’aurait vraisemblablement plus sa place. À chaque chapitre, les tempêtes s’intensifient, les inondations s’aggravent, les effondrements d’écosystèmes se multiplient et les effondrements des sociétés humaines deviennent plus probables. Comme dans la majorité des prospectives de ce genre, le réchauffement semble « gérable » jusqu’à deux degrés environ, il devient dramatique jusqu’à quatre degrés, et il devient apocalyptique au-delà.
2) Bien entendu, l’exercice a ses limites, car cette division est fortement approximative : par exemple, un réchauffement de deux degrés serait bien plus destructeur pour les écosystèmes s’il avait lieu en 50 ans plutôt qu’en 500 ans. Mais Mark Lynas parvient à donner du poids à ses arguments en puisant des comparaisons dans l’histoire du climat terrestre : la planète était plus chaude de 3 degrés il y a 3 millions d’années, donc « l’expérience » peut nous aider à nous faire une idée de ce que serait le climat dans ces conditions. La planète était plus chaude de 4 degrés il y a 40 millions d’années, et il n’y avait alors aucune banquise permanente aux pôles. Elle était plus chaude de 5 degrés il y a 55 millions d’années, et il ne neigeait alors quasiment jamais. Elle était plus chaude de 6 degrés à l’époque des dinosaures, et des palmiers poussaient alors en Sibérie. L’histoire du climat nous permet donc d’imaginer le climat du futur, à condition toutefois de se souvenir que le changement climatique en cours est certainement le plus rapide qui ait jamais existé sur Terre, et que les écosystèmes n’auront donc pas le temps de s’adapter, ni les espèces de migrer. D’autant plus qu’il existe encore de fortes incertitudes sur les effets d’emballement du climat, ou rétroactions positives : au-delà de quel seuil de réchauffement les feux de forêt deviendront-ils incontrôlables, les océans deviendront-ils des sources de carbone, la toundra sibérienne deviendra-t-elle une source de méthane ? Autant de phénomènes qui pourraient accélérer et aggraver le réchauffement climatique au point que l’humanité n’ait plus aucune prise sur son déroulement.
3) Au terme de ce voyage au bout de l’enfer (pour poursuivre l’analogie avec Dante), le livre se termine par un chapitre classiquement intitulé « choosing our future » : la fournaise d’un monde réchauffé de six degrés n’est pas inéluctable, elle n’est encore qu’une image furtive de ce qui pourrait être, comme une vision d’horreur entr’aperçue à la lueur d’un éclair. Il faut donc agir pour éviter que ce qui pourrait être devienne réalité, et c’est là que l’on retrouve la logique du catastrophisme éclairé : la peur inspirée par cette vision d’un monde apocalyptique est conçue par l’auteur comme un outil d’aide à la décision. Cette horrible description doit être un outil d’adaptation (préparons-nous à des sècheresses plus longues et à des inondations plus violentes), mais aussi d’anticipation : agissons pour réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre, pour rester en deçà des seuils d’emballement du climat, pour éviter que la prémonition cauchemardesque ne devienne réalité… Mark Lynas termine en fixant les taux de carbone dans l’atmosphère à ne pas dépasser en fonction de l’objectif que nous choisirions de nous fixer : +1°C, +2°C, etc.
4) Reste à savoir si une démarche fondée sur le catastrophisme éclairé est un moyen efficace d’inciter à anticiper et à agir. Dans le domaine politique, Yves Cochet affirme avoir essayé cette stratégie en rédigeant Pétrole apocalypse en 2005 : son livre connut un relatif succès, mais sa candidature à la présidentielle échoua (de peu), notamment parce que de nombreux militants craignaient que son discours alarmiste fasse fuir les électeurs. Ainsi, le champ politique tend à refuser le catastrophisme éclairé par anticipation d’une réaction de rejet de la part des électeurs, sans que cette réaction ait été confirmée par l’expérience. Quelles sont alors les chances, pour un livre comme « Six degrees », de nous aider à « choisir notre futur », selon ses propres termes ? En s’efforçant de détailler les dangers liés au réchauffement climatique, il nous aide à nous faire une idée plus précise des conséquences concrètes du phénomène, et il rend ainsi la catastrophe plus « imaginable », plus « représentable » Ce genre d’exercice, malgré ses inévitables imprécisions, est certainement nécessaire pour que nous puissions enfin « croire ce que nous savons » à propos du réchauffement climatique ; mais il ne sera jamais qu’un premier pas, devant être suivi de propositions politiques à la hauteur des horreurs entr’aperçues.
Luc Semal est diplômé de la section « Politiques territoriales du développement durable » à l’IEP de Lille. Il est actuellement doctorant au Cetcopra (Paris-1). Sa thèse porte sur les pratiques post-carbone et sur les mouvements sociaux structurés par ces pratiques.
Source : Article de Luc Semal - Consulté le 22 août 2008
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