Le travail à la chaîne : Avec le sang des autres

 

Une descente aux enfers. La chaîne chez Peugeot. Son direct et image simple, assourdissante image. C'est là l'essentiel de l'empire Peugeot : l'exploitation à outrance du travail humain; et en dehors, cela continue. Ville, magasins, supermarchés, bus, distractions, vacances, logement, la ville elle-même : horizon Peugeot. On parcourt le circuit, tout est ramené à la famille Peugeot.
Réalisé en 1974, ce film nous plonge au cœur du monde ouvrier, au sein des luttes pour obtenir un meilleur salaire, des conditions de travail décentes, pour obtenir surtout une existence propre. Nous sommes au milieu des espoirs déçus et des victoires, de la révolte et du désespoir. Nous le sommes d'autant plus que ce sont les ouvriers eux-mêmes qui ont créé ce film, en s'emparant du langage cinématographique pour témoigner et combattre, ils ont accompli une part de leur révolution. De fait le film est puissant et novateur, nouveau dans le meilleur sens du terme. Les hommes et les femmes sont littéralement détruits : cet époux qui ne peut plus toucher sa femme tellement il a mal, cette salariée qui ne peut plus parler.
Au-delà de ces hommes et femmes qui d'une manière ou d'une autre ont collaboré à ce projet, c'est une classe toute entière qui se révèle dans ce film...

La Cause du Peuple Vidéo 49mn29

avec le sang des autres Durée : 49:29

« Avec le sang des autres - Morceaux choisis »

C'est pas simple à décrire une chaîne. C'est pas simple d'arriver à cinq heures moins le quart et puis de… de te dire que là, vite que je fume une cigarette, je mets mon tablier, je prends mes outils, je me dis une dernière cigarette avant la sonnette. Et c'est triste, c'est triste. Tu ne penses plus au travail que tu fais. Tu y penses, mais c'est machinalement. C'est tout par réflexes. Tu sais qu'il faut mettre une agrafe à gauche, une agrafe à droite. Tu engueules ton agrafeuse quand elle va mal, tu t'engueules toi-même. T'arrive à t'engueuler toi-même quand tu te blesses, alors que c'est pas de ta faute.

Ce qui est dur en fin de compte, c’est d’avoir un métier dans les mains. Moi, je vois, je suis ajusteur, j’ai fait trois ans d’ajustage, pendant trois ans j’ai été premier à l’école… Et puis, qu’est-ce que j’en ai fait ? Au bout de cinq ans, je peux plus me servir de mes mains, j’ai mal aux mains. J’ai un doigt, le gros, j’ai du mal à le bouger, j’ai du mal à toucher Dominique le soir. Ça me fait mal aux mains. La gamine, quand je la change, je peux pas lui dégrafer ses boutons. Tu sais, t’as envie de pleurer dans ces coups-là. Ils ont bouffé tes mains. J’ai envie de faire un tas de choses et puis, je me vois maintenant avec un marteau, je sais à peine m’en servir. C’est tout ça, tu comprends. T’as du mal à écrire, j’ai du mal à écrire, j’ai de plus en plus de mal à m’exprimer. Ça aussi, c’est la chaîne…

C'est dur de… Quand t'as pas parlé pendant 9 heures, t'as tellement de choses à dire, que t'arrives plus à les dire, que les mots arrivent tous ensemble dans la bouche et puis tu bégayes, tu t'énerves, tu t'énerves, tout…

C'est de la faute des montages qui sont mal faits. Mais c'est comme ça. Le chef vient, il t'engueule parce que le boulot est mal fait… Tout le monde en à rien à foutre, j'en suis certain. Tout le monde, tout le monde s'en fout…

Et ce qui t'énerve encore plus c'est ceux qui parlent de la chaîne et puis qui ne comprendront jamais que tout ce qu'on peut dire, que toutes les améliorations qu'on peut lui apporter c'est une chose, mais que le travail, il reste…

C'est dur la chaîne. Moi maintenant, je peux plus y aller. J'ai la trouille d'y aller. C'est pas le manque de volonté, c'est la peur d'y aller. La peur qui te mutile encore davantage… La peur que je puisse plus parler un jour, que je devienne muet…

Et puis quels débouchés on a ? Je suis rentré à 18 ans chez Peugeot en sortant de l'école… Je te dis, j'ai tellement mal aux mains, mes mains me dégoûtent tellement. Pourtant, je les aime tellement mes mains. Je sens que je pourrais faire des trucs avec. Mais j'ai du mal à plier les doigts. Ma peau s'en va. Je veux pas me l'arracher, c'est Peugeot qui me l'arrachera. Je lutterai pour éviter que Peugeot me l'arrache.

C'est pour ça que je veux pas qu'on les touche mes mains. C'est tout ce qu'on a. Peugeot essaie de nous les bouffer, de nous les user. Et bien on lutte pour les avoir. C'est de la survie qu'on fait.

Christian Corouge, 1974

Extrait d’un entretien avec Christian Corouge

Et nous nous sommes retrouvés pas très nombreux pour faire « Avec le sang des autres… » Les « établis » de 68 étaient déjà repartis, ils avaient repris leurs études pour la plupart… La société ronronnait à nouveau… Et avec Bruno Muel et quelques autres, nous étions complètement dans la merde. Bruno a fini son film pratiquement seul. C’est là que j’ai enregistré au magnétophone ce texte sur mes mains parce que Bruno ne me lâchait pas. Parce que ça aussi, c’est un truc très intello de venir t’emmerder, te relancer sans cesse. […] Et donc, on avait le sentiment que c’était la fin d’un moment, c’est pour ça, comme ça, que j’ai enregistré le texte sur les mains qui ne s’adressait pas à Bruno, qui s’adressait à d’autres, qui s’adressait aussi à ceux qui ne comprenaient pas. Donc une espèce d’incompréhension par rapport à la violence de tous les jours, à la pression, au vieillissement… que je sentais venir… Cette fatigue quand tu n’arrives plus à voir le jour… Quand tu as l’impression de ne plus arriver à survivre. Donc il y avait un peu de ça, et à un moment c’est sorti, c’était adressé à qui je ne pouvais plus parler… Bruno s’est appuyé sur ce texte pour finir son film… C’est un des meilleurs documents sur le monde ouvrier de ces années-là.

Christian Corouge
Membre du groupe Medvedkine Sochaux

Fin du parcours des groupes Medvedkine à Sochaux. Film sur l’oppression, la violence imposée et subie, le travail à la chaîne et l’usure rapide qu’il produit dans les corps et les cerveaux. L’échappée culturelle des jeunes ouvriers de week-end à Sochaux a été rattrapée et avalée par l’ordre des choses.