Henri Laborit : Éloge de la fuite

 

Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu’ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu imposée par les compagnies de transport maritime.
Vous connaissez sans doute un voilier nommé « Désir ».
Nous ne vivons que pour maintenir notre structure biologique, nous sommes programmés depuis l’œuf fécondé pour cette seule fin, et toute structure vivante n’a pas d’autre raison d’être que d’être...

La Cause du Peuple Vidéo 23mn55

Henri Laborit : Eloge de la fuite (Extraits du film d'Alain Resnais : Mon oncle d'Amérique, 1980) Durée : 23:55

Mon Oncle d'Amérique

Amour

Amour. Avec ce mot, on explique tout, on pardonne tout, on valide tout parce que l’on ne cherche jamais à savoir ce qu’il contient. C’est le mot de passe qui permet d’ouvrir les cœurs, les sexes, les sacristies et les communautés humaines. Il couvre d’un voile prétendument désintéressé, voire transcendant, la recherche de la dominance et le prétendu instinct de propriété. C’est un mot qui ment à longueur de journée et ce mensonge est accepté, la larme à l’œil, sans discussion, par tous les hommes. Il fournit une tunique honorable à l’assassin, à la mère de famille, au prêtre, aux militaires, aux bourreaux, aux inquisiteurs, aux hommes politiques.

La fonction du système nerveux consiste essentiellement dans la possibilité qu’il donne à un organisme d’agir, de réaliser son autonomie motrice par rapport à l’environnement, de telle façon que la structure de cet organisme soit conservée.
La motivation fondamentale des êtres vivants semble être le maintien de leur structure organique. Mais elle dépendra soit de pulsions, en réponse à des besoins fondamentaux, soit de besoins acquis par apprentissage.

Avec le cortex, on accède à l’anticipation, à partir de l’expérience mémorisée des actes gratifiants ou nociceptifs, et à l’élaboration d’une stratégie capable de les satisfaire ou de les éviter respectivement. Il semble donc exister trois niveaux d’organisation de l’action.

* Le premier, le plus primitif, à la suite d’une stimulation interne et/ou externe, organise l’action de façon automatique, incapable d’adaptation.

* Le second organise l’action en prenant en compte l’expérience antérieure, grâce à la mémoire que l’on conserve de la qualité, agréable ou désagréable, utile ou nuisible, de la sensation qui en est résultée. L’entrée en jeu de l’expérience mémorisée camoufle le plus souvent la pulsion primitive et enrichit la motivation de tout l’acquis dû à l’apprentissage.

* Le troisième niveau est celui du désir. Il est lié à la construction imaginaire anticipatrice du résultat de l’action et de la stratégie à mettre en œuvre pour assurer l’action gratifiante ou celle qui évitera le stimulus nociceptif.

Le premier niveau fait appel à un processus uniquement présent, le second ajoute à l’action présente l’expérience du passé, le troisième répond au présent, grâce à l’expérience passée par anticipation du résultat futur.

Le système nerveux commande généralement une action. Si celle-ci répond à un stimulus nociceptif douloureux, elle se résoudra dans la fuite, l’évitement.
Si la fuite est impossible elle provoquera l’agressivité défensive, la lutte.
Si cette action est efficace, permettant la conservation ou la restauration du bien-être, de l’équilibre biologique, si en d’autres termes elle est gratifiante, la stratégie mise en œuvre sera mémorisée, de façon à être reproduite. Il y a apprentissage.
Si elle est inefficace, ce que seul l’apprentissage pourra montrer, un processus d’inhibition motrice sera mis en jeu.

A côté des agressions directes, physiques ou chimiques, l’agression psychosociale au contraire passe obligatoirement par la mémoire et l’apprentissage de ce qui peut être nociceptif pour l’individu. Si elle ne trouve pas de solution dans l’action motrice adaptée, elle débouche sur un comportement d’agressivité défensive ou, chez l’homme, sur le suicide. Mais si l’apprentissage de la punition met en jeu le système inhibiteur de l’action, il ne reste plus que la soumission avec ses conséquences psychosomatiques, la dépression ou la fuite dans l’imaginaire des drogues et des maladies mentales ou de la créativité.

L’amour déculpabilise, car pour que tous les groupes sociaux survivent, c’est-à-dire maintiennent leurs structures hiérarchiques, les règles de la dominance, il faut que les motivations profondes de tous les actes humains soient ignorés.
Le mot d’amour se trouve là pour motiver la soumission, pour transfigurer le principe du plaisir, l’assouvissement de la dominance.
Aimer l’autre, cela devrait vouloir dire que l’on admet qu’il puisse penser, sentir, agir de façon non conforme à nos propres désirs, à notre propre gratification, accepter qu’il vive conformément au nôtre. Mais l’apprentissage culturel au cours des millénaires a tellement lié le sentiment amoureux à celui de possession, d’appropriation, de dépendance par rapport à l’image que nous nous faisons de l’autre, que celui qui se comporterait ainsi par rapport à l’autre serait en effet qualifié d’indifférent.

Ce que l’on appelle « amour » naît du renforcement de l’action gratifiante autorisée par un autre être situé dans notre espace opérationnel et le mal d’amour résulte du fait que cet être peut refuser d’être notre objet gratifiant ou devenir celui d’un autre, se soustrayant ainsi plus ou moins complètement notre action. Ce refus ou ce partage blesse l’image idéale que l’on se fait de soi, blesse notre narcissisme et initie soit la dépression, soit l’agressivité, soit le dénigrement de l’être aimé.

On naît, on vit et l’on meurt seul au monde, enfermé dans sa structure biologique qui n’a qu’une seule raison d’être : celle de se conserver. Mais, chose étrange, la mémoire et l’apprentissage font pénétrer les autres dans cette structure, et, au niveau de l’organisation du Moi, elle n’était plus qu’eux.

La source profonde de l’angoisse existentielle, occultée par la vie quotidienne et les relations interindividuelles dans une société de production, est cette solitude de notre structure biologique enfermant en elle-même l’ensemble, anonyme le plus souvent, des expériences que nous n’avons pas retenues des autres. Angoisse de ne pas comprendre ce que nous sommes et ce qu’ils sont, prisonniers enchaînés au même monde de l’incohérence et de la mort.

Une idée de l’homme

Pour nous, la cause primordiale de l’angoisse c’est l’impossibilité de réaliser l’action gratifiante, en précisant qu’échapper à la souffrance par la fuite ou par la lutte est une façon aussi de se gratifier, donc d’échapper à l’angoisse.

Quelles sont les raisons qui nous empêchent d’agir ?

La plus fréquente, c’est le conflit qui s’établit dans nos voies nerveuses entre les pulsions et l’apprentissage de la punition qui peut résulter de leur satisfaction. Punition qui peut venir de l’environnement physique, mais plus souvent encore, pour l’homme, de l’environnement humain, de la socio-culture.

Une autre source d’angoisse est celle qui résulte d’un déficit informationnel, de l’ignorance où nous sommes des conséquences pour nous d’une action ou de ce que nous réserve le lendemain.

Enfin, chez l’homme, l’imaginaire peut, à partir de notre expérience mémorisée, construire des scénarios tragiques qui ne se produiront peut-être jamais mais dont nous redoutons la venue possible.

L’angoisse de la mort peut faire appel à tous ces mécanismes à la fois. L’ignorance de ce qui peut exister après la mort, l’ignorance du moment où celle-ci surviendra, ou au contraire la reconnaissance de sa venue prochaine et inévitable, sans possibilité de fuite ou de lutte, la croyance à la nécessité d’une soumission aux règles morales ou culturelles pour pouvoir profiter agréablement de l’autre vie, le rôle de l’imagination bien alimentée par la civilisation judéo-chrétienne qui tente de tracer le tableau de celle-ci, ou celui du passage, peut-être douloureux, de la vie terrestre au ciel, au néant, au purgatoire ou à l’enfer, tout cela fait partie, même pour l’athée le plus convaincu, dans l’obscurité de son inconscient, dans le dédale de ses refoulements, de son acquis culturel.

Même en écarquillant les yeux, l’Homme ne voit rien. Il tâtonne en trébuchant sur la route obscure de la vie, dont il ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va. Il est aussi angoissé qu’un enfant enfermé dans le noir. C’est la raison du succès à travers les âges des religions, des mythes, des horoscopes, des rebouteux, des prophètes, des voyants extralucides, de la magie et de la science aujourd’hui. Grâce à ce bric-à-brac ésotérique, l’Homme peut agir.

L’enfance

Il est bien sûr que l’enfant est l’entière expression de son milieu le plus souvent, même lorsqu’il se révolte contre lui puisque alors il n’en représente que la face inverse, contestataire ; Il se comporte dans tous les cas par rapport aux critères des automatismes qui lui ont été imposés.

Comment d’ailleurs un groupe social quel qu’il soit, s’il veut survivre, peut-il se comporter, si ce n’est en maintenant sa structure ou en tentant de s’approprier celle qui lui semble plus favorisée ? Comment un tel groupe social peut-il « élever » ses enfants, si ce n’est dans le conformisme ou le conformisme-anti ?

La notion de relativité des jugements conduit à l’angoisse. Il est plus simple d’avoir à sa disposition un règlement de manœuvre, un mode d’emploi, pour agir. Nos sociétés qui prônent si souvent, en paroles du moins, la responsabilité, s’efforcent de n’en laisser aucune à l’individu, de peur qu’il n’agisse de façon non conforme à la structure hiérarchique de dominance.
Et l’enfant, pour fuir cette angoisse, pour se sécuriser, cherche lui-même l’autorité des règles imposées par les parents. A l’âge adulte, il fera de même avec celle imposée par la socio-culture dans laquelle il s’inscrit. Il se raccrochera aux jugements de valeur d’un groupe social, comme un naufragé s’accroche désespérément à sa bouée de sauvetage.

Une éducation relativiste ne chercherait pas à éluder la socio-culture, mais la remettrait à sa juste place : celle d’un moyen imparfait, temporaire de vivre en société. Elle laisserait à l’imagination la possibilité d’en trouver d’autres et dans la combinatoire conceptuelle qui pourrait en résulter, l’évolution des structures sociales pourrait peut-être alors s’accélérer, comme par la combinatoire génétique l’évolution d’une espèce est rendue possible. Mais cette évolution sociale est justement la terreur du conservatisme, car elle est le ferment capable de remettre en cause les avantages acquis ; mieux vaut alors fournir à l’enfant une « bonne » éducation, capable avant tout de lui permettre de trouver un « débouché » professionnel honorable. On lui apprend à « servir », autrement dit, on lui apprend la servitude à l’égard des structures hiérarchiques de dominance. On lui fait croire qu’il agit pour le bien commun, alors que la communauté est hiérarchiquement institutionnalisée, qu’elle le récompense de tout effort accompli dans le sens de cette servitude à l’institution. Cette servitude devient alors gratification. L’individu reste persuadé de son dévouement, de son altruisme, cependant qu’il n’a jamais agi que pour sa propre satisfaction, mais satisfaction déformée par l’apprentissage de la socio-culture.

Comment se regarder soi-même avec une certaine tendresse, si les autres ne vous apprécient qu’à travers le prisme déformant de votre ascension sociale, lorsque cette ascension n’a pas dépassé les premières marches ? Comment peut-on parler d’égalité quand le pouvoir, qui crée les inégalités de toutes les espèces, s’acquiert par l’efficacité dans la production, la gestion et la vente des marchandises ?

Ainsi, lorsque les parents sont persuadés que le bonheur s’obtient par la soumission aux règles imposées par la structure socio-économique, il est compréhensible qu’ils imposent à leurs enfants l’acquisition coercitive des automatismes de pensée, de jugement et d’action conformes à cette structure.

Les autres

Le système nerveux vierge de l’enfant, abandonné en dehors de tout contact humain, ne deviendra jamais un système nerveux humain. Il ne lui suffit pas d’en posséder la structure initiale, il faut encore que celle-ci soit façonnée par le contact avec les autres, et que ceux-ci, grâce à la mémoire que nous en gardons, pénètrent en nous et que leur humanité forme la nôtre.

Les autres, ce sont aussi ceux qui occupent le même espace, qui désirent les mêmes objets ou les mêmes êtres gratifiants, et dont le projet fondamental, survivre, va s’opposer au nôtre. Nous savons maintenant que ce fait se trouve à l’origine des hiérarchies de dominance.
Les autres, ce sont aussi tous ceux avec lesquels, quand on leur est réuni, on se sent plus fort, moins vulnérable.

Dès que l’information technique a servi de base à l’établissement des hiérarchies, et que la finalité de l’individu a commencé à se dissocier de celle du groupe, l’individualisme forcené qui s’épanouit à l’époque contemporaine fit son apparition.
Les sociétés de pénurie possèdent vraisemblablement une conscience du groupe plus développée que les sociétés d’abondance. La conscience de groupe reparaît quand le groupe se trouve conduit à défendre son territoire contre l’envahissement par un groupe antagoniste. C’est alors l’union sacrée.
Ce qui est défendu dans « l’union sacrée », dans la guerre dite juste (elles le sont toujours), c’est avant tout une structure sociale hiérarchique de dominance.
Au moyen d’une tromperie grossière, on arrive parfois, en période de crise, à faire croire à l’individu qu’il défend l’intérêt du groupe et se sacrifie pour un ensemble, alors que cet ensemble étant déjà organisé sous forme d’une hiérarchie de dominance, c’est en fait à la défense d’un système hiérarchique qu’il défend sa vie.

La mort

Ce que la mort fera disparaître avec la matrice biologique qui ne peut en rien assurer à elle seule la création d’une personnalité, ce sont « les autres ». Mais alors, peut-on dire que « nous sommes nous », simplement parce que les autres se sont présentés dans un certain ordre, temporel, variable avec chacun suivant certaines caractéristiques, variables essentiellement avec le milieu, avec la niche que le hasard de la naissance nous a imposé ?

Peut-on dire que nous existons en tant qu’individu alors que rien de ce qui constitue cet individu ne lui appartient ? Alors qu’il ne constitue qu’une confluence, qu’un lieu de rencontre particulier « des autres » ? Notre mort n’est elle pas en définitive la mort des autres ?

Cette idée s’exprime parfaitement par la douleur que nous ressentons à la perte d’un être cher. Cet être cher, nous l’avons introduit au cours des années dans notre système nerveux, il fait partie de notre niche. Les relations innombrables établies entre lui et nous que nous avons intériorisées, font de lui une partie intégrante de nous-mêmes. La douleur de sa perte est ressentie comme une amputation de notre moi, c’est-à-dire comme la suppression brutale et définitive de l’activité nerveuse que nous tenions de lui. Ce n’est pas lui que nous pleurons, c’est nous-mêmes. Nous pleurons cette partie de lui qui était en nous et qui était nécessaire au fonctionnement harmonieux de notre système nerveux.

La vraie famille de l’homme, ce sont ses idées, et la matière et l’énergie qui leur servent de support et les transportent, ce sont les système nerveux de tous les hommes qui à travers les âges se trouveront « informés » par elles. Alors, notre chair peut bien mourir, l’information demeure, véhiculée par la chair de ceux qui l’ont accueillie et la transmettent en l’enrichissant, de génération en génération.
La mort est pour l’individu la seule expérience qu’il n’a jamais faite et pour laquelle le déficit informationnel est total. Totale et définitive aussi l’angoisse qui en résulte puisque l’angoisse survient lorsque l’on ne peut agir, c’est-à-dire, ni fuir, ni lutter.

Alors, l’Homme a imaginé des « trucs » pour occulter cette angoisse.
D’abord, n’y pas penser, et pour cela agir, faire n’importe quoi, mais quelque chose. L’angoisse de la mort chez le combattant existe avant la bataille, mais pendant la lutte, elle disparaît, parce que justement, il lutte, il agit.
La croyance en un autre monde où nous allons revivre dès que nous aurons tourné la page où s’est inscrite notre existence dans celui-là, est un moyen qui fut beaucoup utilisé, d’avoir une belle mort, une mort édifiante.
La croyance (quelle que soit l’opinion que l’on a d’un « au-delà ») que sa mort va « servir » à quelque chose, qu’elle permettra l’établissement d’un monde plus juste, qu’elle s’inscrira dans la lente évolution de l’humanité, suppose que l’on sache vers quoi s’oriente l’humanité. Combien sont morts avec cette conviction au même moment dans des camps antagonistes, défendant des idéologies opposées, chacun persuadé qu’il défendait la vérité. Mourir pour quelque chose qui nous dépasse, quelque chose de plus grand que nous, c’est le plus souvent mourir pour un sous-ensemble agressif et dominateur de l’ensemble humain.

Le bonheur

On ne peut être heureux si l’on ne désire rien. Le bonheur est ignoré de celui qui désire sans assouvir son désir, sans connaître le plaisir qu’il y a à l’assouvissement, ni le bien-être ressenti lorsqu’il est assouvi.
La recherche du plaisir est canalisée par l’apprentissage socio-culturel, car la socio-culture décide pour vous de la forme que doit prendre, pour être tolérée, cette action qui vous gratifiera.

Il est ainsi possible de trouver le bonheur dans le conformisme, puisque celui-ci évite la punition sociale et crée les besoins acquis qu’il saura justement satisfaire. Des sociétés qui ont établi leurs échelles hiérarchiques de dominance, donc de bonheur, sur la production de marchandises, apprennent aux individus qui les composent à n’être motivés que par leur promotion sociale dans un système de production de marchandises. Cette promotion sociale décidera du nombre de marchandises auquel vous avez droit, et de l’idée complaisante que l’individu se fera de lui-même par rapport aux autres. Elle satisfera son narcissisme.

Les automatismes créés dès l’enfance dans son système nerveux n’ayant qu’un seul but, le faire entrer au plus vite dans un processus de production, se trouveront sans objet à l’âge de la retraite, c’est pourquoi celle-ci est rarement le début de l’apprentissage du bonheur, mais le plus souvent l’apprentissage du désespoir.

La recherche de la dominance dans un territoire donné a toujours été à la base des comportements humains.
La dominance permet de garder à sa disposition un être ou un objet qui est convoité par d’autres.

Mon oncle d’Amérique.

Extrait de L'Éloge de la fuite par Henri Laborit

Aimer l'autre, cela devrait vouloir dire que l'on admet qu'il puisse penser, sentir, agir de façon non conforme à nos désirs, à notre propre gratification, accepter qu'il vive conformément à son système de gratification personnel et non conformément au nôtre.

Mais l'apprentissage culturel au cours des millénaires a tellement lié le sentiment amoureux à celui de possession, d'appropriation, de dépendance par rapport à l'image que nous nous faisons de l'autre, que celui qui se comporterait ainsi serait en effet qualifié d'indifférent.

Le seul amour qui soit vraiment humain, c'est un amour imaginaire, c'est celui après lequel on court toute sa vie durant, qui trouve généralement son origine dans l'être aimé, mais qui n'en aura bientôt plus ni la taille , ni la forme palpable, ni la voix, pour devenir une véritable création, une image sans réalité. Alors, il ne faut surtout pas essayer de faire coïncider cette image avec l'être qui lui a donné naissance, qui lui n'est qu'un pauvre homme ou qu'une pauvre femme, qui a fort à faire avec son inconscient. C'est avec cet amour là qu'il faut se gratifier, avec ce qu'on croit être et qui n'est pas, avec le désir et non avec la connaissance.

Cependant, il existe d'autres espaces gratifiants que celui qui vous entoure immédiatement, et qui sont tout aussi réels que lui, mais médiats (déf. "qui ne touche à une chose que par une autre" NDLR). C'est grâce à eux que l'on peut atteindre le collectif, le social. L'espace planétaire en est un, et les structures sociales qui le remplissent sont une réalité. Mais cette réalité, vous ne pouvez l'atteindre avec la main, les yeux, les lèvres. Vous ne pouvez l'influencer que par l'intermédiaire des mass media. Vous ne pouvez exercer sur elle une autorité, un pouvoir, qu'à travers la symbolique du langage, et l'expression des concepts. Vous vous heurtez bien évidement aux langages et aux concepts dominants. Mais votre lutte s'engagera à un autre niveau d'organisation que celui où se tiennent les rapports d'homme à homme. Vous ne vous laisserez plus enfermer dans un espace étroit au sein duquel tout l'inconscient dominateur des individualités entre en conflit pour l'obtention de la dominance.
Et surtout vous pouvez fuir, vous pouvez vous regrouper à un autre niveau d'organisation, jusqu'aux limites de la planète. Il s'agit en définitive de faire de votre réalité une structure ouverte et non pas une structure fermée par les frontières de l'œdipe familial ou social.

(...) déçus ? Bien sûr vous l'êtes. Entendre parler de l'Amour comme je viens de le faire a quelque chose de révoltant. Mais cela vous rassure en raison même de la différence. Car vous, vous savez que l'esprit transcende la matière. Vous savez que c'est l'amour particulier, comme l'amour universel, qui transporte l'homme au-dessus de lui même. L'amour qui lui fait accepter parfois le sacrifice de sa vie.

"Parrroles, parroles, parroles" chuchote Dalida avec cet accent si profondément humain qu'il touche au plus profond du cœur les foules du monde libre.

Vous savez, vous, que ce ne sont pas que des mots, que ce qui a fait la gloire des générations qui nous ont précédées, sont des valeurs éternelles, grâce auxquelles nous avons abouti à la civilisation industrielle, aux tortures, aux guerres d'extermination, à la destruction de la biosphère, à la robotisation de l'homme et aux grands ensembles. Ce ne sont pas les jeunes générations évidement qui peuvent être rendues responsables d'une telle réussite. Elles n'étaient pas encore là pour la façonner. Elles ne savent plus ce que c'est le travail, la famille, la patrie. Elles risquent même demain de détruire ces hiérarchies, si indispensables à la récompense du mérite, à la création de l'élite. Ces penseurs profonds qui depuis quelques temps peuplent de leurs écrits nos librairies, et que la critique toute entière se plaît à considérer comme de véritables humanistes, sachant exprimer avec des accents si « authentiques » toute la grandeur et la solitude de la condition humaine , nous ont dit: retournons aux valeurs qui ont fait le bonheur des générations passées et sans lesquelles aucune société ne peut espérer arriver où nous en sommes.

Sans quoi nous risquons de perdre des élites comme celles auxquelles ils appartiennent, ce qui serait dommage. Qui décidera de l'attribution des crédits, de l'emploi de la plus-value, qui dirigera aussi « humainement » les grandes entreprises, les banques, qui tiendra dans ces mains les leviers de l'état, ceux du commerce et de l'industrie, qui sera capable enfin de perpétuer le monde moderne, tel qu'eux même l'ont fait ?

Et toute cette jeunesse qui profite de ce monde idéal, tout en le récusant, ferait mieux de se mettre au travail, d'assurer son avenir promotionnel et l'expansion économique, qui est le plus sûr moyen d'assurer le bonheur de l'homme.

La violence n'a jamais conduit à rien, si ce n'est à la révolution, à la Terreur, aux guerres de Vendée et aux droits de l'homme et du citoyen. Sans doute il y a des bombes à billes, au napalm, les défoliants, les cadences dans les usines, les appariteurs musclés, mais tout cela (pour ne citer qu'eux) n'existe que pour apprendre à apprécier le monde libre à ceux qui ne savent pas ce qu'est la liberté et la civilisation judéo-chrétienne. (...)

Alors que ces pauvres innocent de la curette et de l'aspirateur ne sauront jamais les joies qu'ils ont perdues, le bonheur de se trouver parmi nous.
Heureusement qu'il nous reste saint François d'Assise, Paul VI et Michel Droit. Heureusement qu'il existe encore des gens qui savent, eux, pourquoi ils ont vécu, et pourquoi ils vivent. Demandez-leur. Ils vous diront que c'est pour l'Amour avec un grand A, pour les autres, grâce au sacrifice d'eux mêmes.
Et il faut les croire, parce que ce sont des êtres conscients et responsables. Il suffit de voir leur têtes pour comprendre combien ils ont souffert dans leur renoncement !

J'aurais pu vous dire que ma motivation profonde depuis mon plus jeune âge avait été de soulager l'humanité souffrante (l'humanité est toujours souffrante, vous avez remarqué ?), de trouver des drogues qui guérissent, d'opérer et de panser des plaies saignantes, que j'avais toujours cherché derrière le corps physique à atteindre l'homme tout entier, moral et spirituel, à grands coups de colloques singuliers payables à la sortie. A cela, toute mon hérédité familiale m'avait conduit...

Au lieu de cela, vous découvrez un homme, qui suivant les critères qui sont les vôtres, vous dit que nous sommes tous pourris, tous vendus, qu'il n'existe à son avis ni amour, ni altruisme, ni liberté, ni responsabilité, ni mérite qui puissent répondre à des critères fixés d'avance, à une échelle de valeurs humainement conçue, que tout cela est une chienlit pour permettre l'établissement des dominances. Que les choses se contentent d'être, sans valeur autre que celle que lui attribue un ensemble social particulier.

Ainsi, j'ai compris que ce que l'on appelle « amour » naissait du renforcement de l'action gratifiante autorisée par un autre être situé dans notre espace opérationnel et que le mal d'amour résultait du fait que cet être pouvait refuser d'être notre objet gratifiant ou devenir celui d'un autre, se soustrayant ainsi plus ou moins complètement à notre action.
Que ce refus ou ce partage blessait l'image idéale que l'on se faisait de soi, blessait notre narcissisme et initiait soit la dépression, soit l'agressivité, soit le dénigrement de l'être aimé.

J'ai compris aussi ce que bien d'autres avaient découvert avant moi, que l'on naît, que l'on vit, et que l'on meurt seul au monde, enfermé dans sa structure biologique qui n'a qu'une seule raison d'être, celle de se conserver.

Mais j'ai découvert aussi que, chose étrange, la mémoire et l'apprentissage faisait pénétrer les autres dans cette structure, et qu'au niveau de l'organisation du Moi, elle n'était plus qu'eux.

J'ai compris enfin que la source profonde de l'angoisse existentielle, occultée par la vie quotidienne et les relations interindividuelles dans une société de production, c'était cette solitude de notre structure biologique enfermant en elle- même l'ensemble, souvent anonyme, des expériences que nous avons retenues des autres.

Angoisse de ne pas comprendre ce que nous sommes et ce qu'ils sont, prisonniers au même monde de l'incohérence et de la mort.

J'ai compris que ce que l'on nomme « amour » ne pouvait être que le cri prolongé du prisonnier que l'on mène au supplice, conscient de l'absurdité de son innocence; ce cri désespéré, appelant l'autre à l'aide et auquel aucun écho ne répond jamais. Le cri du Christ en croix :« Eli, Eli, lamma sabatchani » « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ». Il n'y avait là, pour lui répondre, que le Dieu de l'élite et du sanhédrin. Le Dieu des plus forts.

C'est sans doute pourquoi on peut envier ceux qui n'ont pas l'occasion de pousser un tel cri, les riches, les nantis, les tout-content d'eux mêmes, les fiers à bras du mérite, les héros de l'effort récompensé, les faites-donc-comme-moi, les j'estime-que, les il est évident-que, les sublimateurs, les certains, les justes. Ceux-là n'appellent jamais à l'aide, ils se contentent de chercher des « appuis » pour leur promotion sociale. Car, depuis l'enfance, on leur a dit que seule cette dernière était capable d'assurer leur bonheur. Ils n'ont pas le temps d'aimer, trop occupés qu'ils sont à gravir les échelons de leur échelle hiérarchique. Mais ils conseillent fortement aux autres l'utilisation de cette « valeur » la plus « haute » dont ils s'affirment d'ailleurs pétris.

CITATIONS

De l'usage de l'Utopie

L'Homme n'est capable de réaliser que des modèles utopiques. Ces modèles sont irréalisables tels qu'il les a imaginés et il s'en aperçoit aussitôt qu'il tente de les réaliser. L'erreur de jugement et l'erreur opérationnelle consistent alors à s'entêter dans la réalisation de l'irréalisable, et de refuser l'introduction dans l'équation des éléments nouveaux que la théorie n'avait pas prévus et que l'échec a fait apparaître ou que l'évolution des sciences, et plus simplement encore des connaissances humaines, permet d'utiliser, entre le moment où le modèle a été imaginé et celui où la réalisation démontre son inadéquation au modèle. Ce n'est pas l'Utopie qui est dangereuse, car elle est indispensable à l'évolution. C'est le dogmatisme, que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, leurs prérogatives et leur dominance.

La morale de Don Quichotte

Don Quichotte avait raison. Sa position est la seule défendable. Toute autorité imposée par la force est à combattre. Mais la force, la violence, ne sont pas toujours du côté où l'on croit les voir. La violence institutionnalisée, celle qui prétend s'appuyer sur la volonté du plus grand nombre, plus grand nombre devenu gâteux non sous l'action de la marijuana, mais sous l'intoxication des mass média et des automatismes culturels traînant leur sabre sur le sol poussiéreux de l'Histoire, la violence des justes et des bien-pensants, ceux-là même qui envoyèrent le Christ en croix, toujours solidement accrochés à leur temple, leurs décorations et leurs marchandises, la violence qui s'ignore ou se croit justifiée, est fondamentalement contraire à l'évolution de l'espèce. Il faut la combattre et lui pardonner car elle ne sait pas ce qu'elle fait. Information et possibilité d'action.
Il y a moins d'un siècle, beaucoup d'hommes dans des pays européens n'étaient guère sortis de leur village. Les sources d'information et les possibilités d'action d'un individu demeuraient limitées à l'espace sensoriel dans lequel il passait sa vie. Il avait ainsi l'impression de pouvoir toujours dominer la situation, ou du moins de pouvoir agir efficacement pour la contrôler. Aujourd'hui, l'information planétaire pénètre à profusion dans le moindre espace clos et l'homme qui s'y trouve enfermé n'a pas la possibilité d'agir en retour efficacement. Il en résulte une angoisse qu'aucun acte gratifiant ou sécurisant ne peut apaiser. Seul l'engagement politique donne l'espoir d'y remédier par l'action de masse qu'il rend possible.

Information et possibilité d'action

Le plus souvent nos moyens d'action directe individuels restent limités à un espace restreint.(...) Les mass média diffusent une information qui ne peut être objective à des masses humaines passives, qui n'ont aucun moyen d'utiliser un retour actif à la source qui l'a diffusé, et celle-ci ne peut alors elle-même évoluer, s'informer en retour, se transformer.

Noria et société de divertissement

Le travail humain, de plus en plus automatisé, s'apparente à celui de l'âne de la noria. Ce qui peut lui fournir ses caractéristiques humaines, à savoir de répondre au désir, à la construction imaginaire, à l'anticipation originale du résultat, n'existe plus. On aurait pu espérer que, libérés de la famine et de la pénurie, les peuples industrialisés retrouveraient l'angoisse existentielle, non pas celle du lendemain, mais celle résultant de l'interrogation concernant la condition humaine. On aurait pu espérer que le temps libre, autorisé par l'automation, au lieu d'être utilisé à faire un peu plus de marchandises, ce qui aboutit qu'à mieux cristalliser les dominances, serait abandonné à l'individu pour s'évader de sa spécialisation technique et professionnelle. En réalité, il est utilisé pour un recyclage au sein de cette technicité en faisant miroiter à ses yeux, par l'intermédiaire de cet accroissement de connaissance techniques et de leur mise à jour, une facilitation de son ascension hiérarchique, une promotion sociale. Ou bien on lui promet une civilisation de loisirs. Pour qu'il ne puisse s'intéresser à l'établissement des structures sociales, ce qui pourrait le conduire à en discuter le mécanisme et la validité, donc à remettre en cause l'existence de ces structures, tous ceux qui en bénéficient aujourd'hui s'efforcent de mettre à la disposition du plus grand nombre des divertissements anodins, exprimant eux-mêmes l'idéologie dominante, marchandise conforme et qui rapporte.

De l'utilisation du profit

Utiliser le profit pour maintenir les échelles hiérarchiques de dominance, c'est permettre, grâce à la publicité, une débauche insensée de produits inutiles, c'est l'incitation à dilapider pour leur production le capital-matériel et énergétique de la planète, sans souci du sort de ceux qui ne possèdent pas l'information technique et les multiples moyens du faire-savoir. C'est aboutir à la création de monstres économiques multinationaux dont la seule règle est leur propre survie économique qui n'est réalisable que par leur dominance planétaire. C'est en définitive faire disparaître tout pouvoir non conforme au désir de puissance purement économique de ces monstres producteurs.

Les trois clefs du bonheur

Être heureux, c'est à la fois être capable de désirer, capable d'éprouver du plaisir à la satisfaction du désir et du bien-être lorsqu'il est satisfait, en attendant le retour du désir pour recommencer. On ne peut être heureux si l'on ne désire rien. Le bonheur est ignoré de celui qui désire sans assouvir son désir, sans connaître le plaisir qu'il y a à l'assouvissement, ni le bien-être ressenti lorsqu'il est assouvi.

Des révolutionnaires sans horizon

Il y a bien aussi les révolutionnaires ou soi-disant tels, mais ils sont si peu habitués à faire fonctionner cette partie du cerveau que l'on dit propre à l'Homme, qu'ils se contentent généralement, soit de défendre des options inverses de celles imposées par les dominants, soit de tenter d'appliquer aujourd'hui ce que les créateurs du siècle dernier ont imaginé pour leur époque. Tout ce qui n'entre pas dans leurs schémas préfabriqués n'est pour eux qu'utopie, démobilisation des masses, idéalisme petit-bourgeois. Il faut cependant reconnaître que les idéologies à facettes qu'ils défendent furent toujours proposées par de petits-bourgeois, ayant le temps de penser et de faire appel à l'imaginaire. Mais aucune de ces idéologies ne remet en cause les systèmes hiérarchiques, la production, la promotion sociale, les dominances.

L'image du Christ

L'image du Christ qui s'est construite en moi, c'est celle d'un ami personnel, que j'accepte bien volontiers de partager avec les autres, sachant d'ailleurs que chaque homme a son Christ à lui, même et surtout peut-être s'il le rejette ou du moins s'il rejette l'image que la niche environnementale a tenté de lui imposer. (...) Pour moi, je me contente d'aller saluer, quand j'en ai le temps, celui qui disait à cette brave Marthe faisant la cuisine, qu'elle perdait le sien et que Marie, assise à ses pieds, écoutant sa parole, Marie qui avait choisie la connaissance, avait choisie la meilleure part, celle qui ne lui serait pas enlevée. (...) Celui qui chassait les marchands du temple, ce temple qui est la maison de Dieu, c'est-à-dire nous-mêmes. (...) Celui qui demandait à son Père, sur le mont des Oliviers, de lui éviter de boire cette coupe douloureuse qui lui était tendue, jusqu'à la lie, faisant montre ainsi d'un manque total de virilité et de courage, scrogneugneu. Celui qui était venu apporter non la tristesse, mais la joie de la bonne nouvelle. (...) Celui qui avant Freud savait que les hommes devaient être pardonnés parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font et obéissent à leur inconscient. (...) Celui qui s'opposait à la lapidation des femmes adultères et conseillaient de ne pas juger si l'on ne voulait pas être jugé.

De l'illusion du libre-choix

La sensation fallacieuse de liberté s'explique du fait que ce qui conditionne notre action est généralement du domaine de l'inconscient, et que par contre le discours logique est, lui, du domaine du conscient. C'est ce discours qui nous permet de croire au libre choix. Mais comment un choix pourrait-il être libre alors que nous somme inconscients des motifs de notre choix, et comment pourrions-nous croire à l'existence de l'inconscient puisque celui-ci est par définition inconscient? (...) Les sociétés libérales ont réussi à convaincre l'individu que la liberté se trouvait dans l'obéissance aux règles des hiérarchies du moment et dans l'institutionnalisation des règles qu'il faut observer pour s'élever pour ces hiérarchies. Les pays socialistes ont réussi à convaincre l'individu que lorsque la propriété privée des moyens de production et d'échanges était supprimée, libéré de l'aliénation de sa force de travail au capital, il devenait libre, alors qu'il reste tout autant emprisonné dans un système hiérarchique de dominance.

Angoisse, ordre et religion

L'impossibilité de réaliser l'acte gratifiant crée l'angoisse, qui peut déboucher parfois sur l'agressivité et la violence. Celles-ci risquent de détruire l'ordre institué, les systèmes hiérarchiques, pour les remplacer d'ailleurs immédiatement par d'autres. La crainte de la révolte des malheureux a toujours fait rechercher l'appui des religions, car celles-ci détournent vers l'obtention dans l'au-delà la recherche d'un bonheur que l'on ne peut atteindre sur terre, dans une structure socio-économique conçue pour établir et maintenir les différences entre les individus.

Un cataplasme à la rancœur

Mais, dans la contestation de classe qui ne cesse de s'étendre, l'intérêt de la bourgeoisie étant de conserver avant tout ses prérogatives hiérarchiques de dominance et celles-ci n'étant plus exclusivement établies sur la naissance et le comportement, mais sur la propriété des marchandises, elle accepte bien volontiers de diffuser une culture, surtout si elle se vend. Elle compte par-là apaiser la rancœur due aux différences, tout en conservant les différences qui lui paraissent essentielles, le pouvoir, la dominance hiérarchiques. D'où l'effort qu'elle fait et auquel se laissent prendre les masses laborieuses, pour valoriser la culture, sa culture, tout en la séparant obstinément de l'activité professionnelle productrice, où son système hiérarchique demeure intransigeant.

De la recherche du plaisir aux tranquilisants

La recherche du plaisir ne devient le plus souvent qu'un sous-produit de la culture, une observance récompensée du règlement de manœuvre social, toute déviation devenant punissable et source de déplaisir. Ajoutons que les conflits entre les pulsions les plus banales, qui se heurtent aux interdits sociaux, ne pouvant effleurer la conscience sans y provoquer une inhibition comportementale difficilement supportable, ce qu'il est convenu d'appeler le refoulement séquestre dans le domaine de l'inconscient ou du rêve l'imagerie gratifiante ou douloureuse. Mais la caresse sociale, flatteuse pour le toutou bien sage qui s'est élevé dans les cadres, n'est généralement pas suffisante, même avec l'appui des tranquilisants, pour faire disparaître le conflit. Celui-ci continue sa sape en profondeur et se venge en enfonçant dans la chair soumise le fer brûlant des maladies psychosomatiques.

Ordre et désordre

L'ordre ne peut naître que du désordre, puisque seul le désordre permet des associations nouvelles. Cependant, il faut qu'à l'ensemble culturel primitif s'ajoute entre-temps de nouveaux éléments qui permettront d'augmenter la complexité du nouvel ensemble formé, sans quoi on risque de retomber sur une structure plus coercitive encore que celle que l'on a voulu détruire. Et l'apport informationnel incombe à l'imagination.

Un être de désir

L'Homme est un être de désir. Le travail ne peut qu'assouvir des besoins. Rares sont les privilégiés qui réussissent à satisfaire les seconds en répondant au premier. Ceux-là ne travaillent jamais.

Henri Laborit in "L'Éloge de la fuite" (Éditions Gallimard - 1985)

BONUS : Interview d'Henri Laborit

Interview d'Henri Laborit (Journal d'Antenne 2 - 21/05/80) Durée : 3:49

Biographie

Professeur Henri Laborit.
Né le 21 novembre 1914 à Hanoi, Indochine.
Décédé le 18 mai 1995.
Père : médecin des troupes coloniales.
Lycée Carnot à Paris.
École principale du service de santé de la marine et faculté des médecines de Bordeaux.
Docteur en médecine, interne des hôpitaux, chirurgien des hôpitaux, maître de recherche du service de santé des armées.
Introduit en thérapeutique l’hibernation artificielle, la chlorpromazine, le premier tranquillisant, ainsi que d’autres drogues à action psychotrope.
Travaux sur la réaction de l’organisme aux agressions qui ont apporté des solutions nouvelles à l’anesthésie et à la réanimation.
Dirige, à Paris, les laboratoires d’eutonologie.
Auteur de nombreux ouvrages sur la biologie du comportement.
Marié, 5 enfants.
Prix Albert Lasker de l’American Health Association.
Sport : équitation, voile.
Légion d’Honneur
Croix de Guerre 1939-45
Palmes Académiques.

Il faut ajouter aussi qu’il est d’origine vendéenne. La Vendée est ce pays auquel on a imposé la liberté l’égalité et la fraternité, la fraternité surtout, en y faisant 500,000 morts. Il est cependant abonné au gaz et à l’électricité de France, ce qui montre ses sentiments nationalistes, et d’autre part il est parfaitement adapté à une socioculture dont il a largement profité.

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