Guerre sociale : Attention Danger Travail
Une dizaine de chômeurs et chômeuses racontent pourquoi et comment ils ont décidé de ne plus aller travailler. Après avoir fréquenté plus ou moins longtemps le monde du travail, ces hommes et femmes ont fui l'usine, l'entrepôt ou le bureau, bien décidés à ne plus accepter les règles de la guerre économique contemporaine. Loin de l'image du chômeur accablé ou déprimé, ces « sans-emploi qui n'en demandent pas pour autant » expliquent ouvertement pourquoi ils cherchent à s'épanouir en dehors du monde du travail, avec peu de ressources mais en disposant de temps à profusion.
Pierre Carles, le franc tireur du PAF, s'intéresse cette fois au monde du travail. Ou plus exactement au monde du non travail : l'anticonformiste, prenant à rebours l'idéologie du travail comme facteur d'équilibre et d'insertion, s'est penché sur des individus qui se sont mis rigoureusement en marge et se débrouillent avec ce que leur offre le système. Une œuvre qui fera grincer les dents des tenants de l'économie libérale et réjouira ceux qui refusent l'« horreur économique »...
La Cause du Peuple Vidéo 104mn27 NOUVELLE VIDÉO AVEC FILM COMPLET !
LE FILM
Il y a des gens qui désertent le monde du travail, c'est un fait, mais ils sont invisibles dans les grands médias. Si on regarde la télévision, on a l'impression qu'on ne peut pas être heureux si on ne consomme pas et si on ne travaille pas pour assurer cette consommation ou surconsommation. La parole est donnée à des chômeurs qui préfèrent vivre du RMI plutôt que de « perdre leur vie à la gagner » en acceptant des boulots de merde payés des miettes.
P, viré de l'usine et enfin tranquille, raconte qu'il était ouvrier modèle d'une multinationale jusqu'en 1982. Mais, une fois au chômage, il a « commencé à entrevoir beaucoup de choses ». « C'est comme si vous étiez au bord du précipice, que l'on vous poussait, et que vous vous rendiez compte, une fois dans le vide, que vous savez voler ». Il n'ira plus dans ces entreprises qui « vous jettent par la grande porte puis consentent à vous rappeler par la porte de derrière pour un salaire bien inférieur ». Un ancien patron de PME invite à se poser cette question : « Est-ce que j'ai vraiment besoin d'avoir un niveau de vie tel qu'il m'oblige à passer 10 ou 12 heures à travailler ? »
Pierre Carles
Ce film n'est pas un appel à la glande, même si aucun jugement moral n'est porté sur la paresse, ce n'est pas non plus une diabolisation du travail, au sens d'effort pour créer quelque chose. Il questionne la place centrale donnée au travail, la manière dont il est organisé et l'idée selon laquelle il est le fondement irremplaçable de notre dignité.
Stéphane Goxe
Les témoignages sont entrecoupés de reportages dont le plus édifiant est tourné dans une entreprise de télémarketing où un superviseur houspille sans cesse les vendeurs, l'œil sur leurs statistiques de productivité. En contrepoint, Jean-Pierre Raffarin est filmé à l'assemblée générale du Medef en janvier 2003. « Il nous faut d'abord faire aimer le travail », dit-il, en souhaitant qu'une « bataille culturelle » soit livrée pour que le travail n'apparaisse pas comme « une force aliénante » mais « une force épanouissante ». « Après des années de propagande fallacieuse sur les loisirs, vous avez sifflé la fin de la récréation », lance l'ex-président du Medef, Ernest-Antoine Seillière.
Réalisation : Pierre Carles, Christophe Coello, Stéphane Goxe
Montage : Virginie Charifi, Youssef Charifi, Bernard Stasia
Production : Annie Gonzalez
COMPOSÉ
— d’entretiens avec des déserteurs du marché du travail (Christophe Coello et Stéphane Goxe, 2002)
ET D'EXTRAITS DE
— Pizza americana (Pierre Carles, 1994)
— En finir avec la chaîne ? (Alain Rabéchault, 1998)
— Ma banque par chœur (André Szöts, 1971)
— Avec le sang des autres (Bruno Muel, 1974)
— Paroles de Bibs (Jocelyne Lemaire-Darnaud, 2001)
— Feniant (Dupain, 2000)
— La contagion du bonheur (Medef, 2003)
— Volem rien foutre al païs (P. Carles, C. Coello, S. Goxe, 2004)
— Uppercut (Pierre Carles et Loïc Wacquant, 2004)
— Cho ! Cho ! Cho ! (Kiki Picasso, 1998)
— Le Rmi c’est la vie (Pierre Merejkowsky,1998)
France - 2003 - 109 minutes
Le commentaire par CQFD
C’est marqué en gras sur les paquets de cigarettes : « Fumer tue ». De la même façon, il faudrait graver en lettres énormes au fronton des entreprises, ANPE, agences d’intérim et écoles de commerce : « Travailler tue ». Ceux qui affirment le contraire et s’emploient à vous mettre au turbin – patrons, ministres, médias, belles-mères – devraient être poursuivis pour mise en danger d’autrui.
Le 1er mai 2003, jour de la fête du travail, le contremaître François Fillon déclarait : « Au cœur du débat sur l’avenir des retraites, nous devons donner toute sa place au travail ». Bien vu : deux semaines plus tard, la perspective de bosser plus longtemps jetait deux millions de personnes dans la rue. Ces affranchis en sursis refusaient obstinément de retarder plus encore l’heure si attendue de la quille, quand le repos, enfin, cesse d’être découpé en pauses-pipi. Mais pourquoi patienter quarante longues années ? Faut-il attendre d’avoir le dos tordu et les dents qui tombent pour jouir d’une oisiveté bien méritée ? Pourquoi ne pas anticiper l’échéance et mettre les bouts ici et maintenant ?
C’est peu dire que cette question est rarement posée dans le débat public. Un postulat intangible, imposé par ceux qui profitent du labeur des autres, veut que celui-ci soit une condition essentielle du bonheur, un « élément structurant » dont la privation vous réduirait à l’état de sous-homme frappé d’indignité sociale. Donner « toute sa place au travail », d’accord, mais loin de nous, en l’extirpant à coup de bottes du socle de nos vies. Beaucoup ont déjà déserté un marché du travail implacable autant que nuisible, vivant avec peu de ressources mais sans compter leurs heures, s’épanouissant loin des tableaux d’avancement, des salons de l’automobile et des croisières pour le Péloponèse. Mais ceux-là n’ont pas voix au chapitre. Seul le chômeur vacillant entre honte et accablement trouve grâce aux yeux du médiatique.
« À gauche, le laxisme et l’assistanat. À droite, le mérite et l’effort », glapissait Patrick Ollier, ancien président UMP de la Commission des affaires économiques à l’Assemblée nationale. Manifestement, l’effort rend sourd : ce type semble n’avoir jamais entendu ses voisins socialistes condamner parasites et fainéants. Ne les sait-il pas tout aussi obsédés que lui par la croissance, la productivité, la création d’emplois ? « Nous ne voulons pas une société d'assistance, mais une société fondée sur le travail et l'activité productrice », sermonnait Lionel Jospin. Devenu à son tour un « assisté », il peut à présent goûter les joies du temps retrouvé grâce à sa confortable pension de Premier ministre.
Ce que l’on nomme « travail » traverse une crise fonctionnelle et sociale inédite, et cependant tous continuent de l’honorer comme une vache sacrée. Tous veulent nous mettre ou nous remettre au turbin, quand celui-ci quitte ses vieilles bretelles pour réapparaître sous des formes toujours plus dégradées et dégradantes.
« Il faut redonner aux Français le goût du travail » - Jean-Pierre Raffarin
« Il faut redonner aux Français le goût du travail », miaulait au congrès du Medef un Raffarin au rengorgement pétainiste. Le goût du turbin qui use, tue et mutile, qui interdit de réfléchir, qui fabrique à la chaîne hiérarchie, frustrations et laideur. Partis et syndicats, de gauche et d’extrême gauche, demeurent dans leur ensemble accrochés à une logique productiviste rarement remise en cause. Toujours prompts à gratifier le labeur de mille attraits, admettront-ils un jour que le travail, c’est la santé – celle du capital et des rentiers de luxe ?
Seule une critique radicale du travail, du consumérisme et du productivisme peut aujourd’hui offrir de nouvelles alternatives. « Attention Danger Travail » et, plus tard, « Volem rien foutre al païs » entendent contribuer à la reformulation de cette critique, contre l’air du temps et les évidences en contreplaqué dont on nous rebat les oreilles dès que sonne le réveil-matin. Parce que de plus en plus de personnes refusent d’occuper « des boulots de merde payés des miettes », parce que les médias ne s’intéressent à la question du travail que pour mieux en célébrer les vertus, parce que la classe politique et patronale sacralise sa valeur morale quand le « saint marché » dévalorise chaque jour un peu plus le temps, le sang et la sueur versés pour d’autres, sans doute convient-il alors, dans un geste de dissidence, de brandir l’avertissement : ATTENTION DANGER TRAVAIL !
Olivier Cyran, Vuillemin, Goxe.
APPEL GÉNÉRAL À LA DÉSERTION
Avec l’énergie du moribond, les gouvernants s’emploient à « revaloriser » le travail. Au besoin, par la force. Mais de plus en plus d’actifs ont compris que pour valoriser leur boulot, il fallait d’abord qu’ils s’en passent et qu’ils se débarrassent aussi du mode de consommation qui va avec. Pas facile, mais pas triste. Panorama d’une désertion appelée à s’étendre.
Le tripalium (instrument de torture, source étymologique du mot « travail ») est excellent pour la santé. Comme cette vérité n’est pas toujours bien présente à l’esprit des suppliciés, il faut la leur enfoncer dans le crâne par décret ministériel. D’où l’initiative prise en décembre dernier par le Premier ministre de commander au Conseil économique et social — un boudoir rempli de rentiers plus ou moins somnolents — une étude visant à « revaloriser le travail ». Le salariat souffrirait d’une « dépréciation » dommageable à la corvéabilité du personnel, s’alarme Matignon, qui souhaite « explorer les voies et moyens propres à mieux valoriser la fonction sociale du travail dans le développement du progrès individuel et collectif ».
Aidons-le à explorer. Explorons avec ceux qui ont fait le voyage et en sont revenus, déserteurs du travail, refuzniks du métro-boulot-conso, réfractaires aux échelles pleines de barreaux, d’échardes et de fissures qui mènent au « progrès ». Badi a la trentaine. Originaire de la Grande Borne, une cité de l’Essonne qui émarge chaque année au tableau médiatique des « violences urbaines », ce fils d’immigrés n’a jamais glandé dans un groupe militant libertoïde. C’est en solitaire, guidé seulement par sa répugnance naturelle des codes hiérarchiques, que Badi a emprunté le chemin qui l’a amené en 1999 à refuser le travail. « Je suis un gosse de la laïque », explique-t-il. « On m’a toujours appris à bien faire mon travail. Je n’ai pas besoin qu’un chef me le répète. Alors, pour me débarrasser des chefs, je me suis débarrassé du travail ». Son RMI lui permet tout juste de payer le loyer de son studio et de faire le plein de pâtes alimentaires : « De toutes façons je sors peu, je bois pas et quand j’ai envie d’écouter l’un de mes cinq ou six disques, ma voisine me prête son lecteur de CD ». Trois années de charité esclavageuse à l’Armée du Salut et quelques corvées intérimaires ont suffi à l’éclairer sur la nature intrinsèquement névrotique du monde du travail : « C’est comme le mythe de Sisyphe. L’histoire du gars qui s’emmerde à pousser la pierre, qui pousse et qui pousse, et quand il arrive en haut de la montagne, la pierre dégringole et il recommence depuis le début. Ceux qui refusent ce jeu sont en général les malins qui, postés sur le bord du sentier, brandissent le fouet pour que tu pousses plus vite. Moi, je refuse les deux : la pierre et le fouet. »
La pierre ou le fouet : l’alternative insupporte de plus en plus franchement les « actifs » pour qui l’activité se conçoit autrement que comme une soumission à la pointeuse. On sait aujourd’hui les ravages que l’ordre hiérarchique inhérent à l’organisation du travail inflige à la santé publique (dépressions, stress, alcoolisme...). Au même titre que le tabac, le travail tue : deux millions de morts par an dans le monde, selon le Bureau International du Travail. Mais la désintoxication n’est toujours pas remboursée par la Sécu. On dit que le travail structure l’individu. Mais la structure s’effrite avant l’âge : « Les ouvriers du BTP subissent une usure prématurée accompagnée de douleurs articulaires, les manutentionnaires souffrent de graves tendinites, certains travailleurs manuels sont cassés à 40 ans », observait en mai dernier l’association de la médecine du travail (Ametra). La vie de bureau ne vaut pas mieux. Triomphe du pervers polymorphe, management par la peur, sadisme au quotidien : les violences qui s’y exercent ont fait l’objet d’un best-seller (1) dont le succès (officialisé par une loi peu opérante contre le harcèlement moral – comme si on pouvait s’attaquer au cancer sans s’attaquer aux cancérigènes) démontre la vétusté du culte voué au travail.
Certes, les clichés ont la vie dure. L’idée reçue, par exemple, selon laquelle un salarié n’est jamais aussi performant que lorsqu’il est « bien dans sa peau ». Une étude menée il y a trois ans par deux scientifiques canadiens a tordu le cou à cette vieille lune. Robert Sinclair et Carrie Levis, psychologues à l’Université d’Alberta, ont longuement étudié le comportement des salariés d’une entreprise d’équipements électroniques. De leurs travaux, il ressort que le salarié maussade ou dépressif est deux fois plus productif que le collègue souriant ou heureux. Efficacité au labeur et joie de vivre seraient donc incompatibles. Un salarié de la cadavérique « nouvelle économie » en a fait l’expérience, embauché en février 2000 par le site lanetro.fr et licencié un an plus tard pour faute lourde : il avait éclaté de rire au bureau.
L’idée que le travail n’est pas une valeur forcément inhérente à la condition humaine, et moins encore son but suprême, est bien plus ancienne que le capitalisme moderne. Elle fut avancée dès la fin du XVIIIe siècle par Thomas Paine, journaliste américain devenu citoyen français et député à la Convention. Considérant que l’appropriation de la terre par les nobles justifiait l’octroi aux masses des moyens de subsister, Thomas Paine fut l’un des premiers à en déduire la nécessité de créer un revenu d’existence indépendant du travail. C’était, deux siècles avant Rocard, une idée autrement plus généreuse que la caricature qu’en donne le RMI, rabais « d’insertion » dont le but explicite est que la force de travail ne crève pas de faim avant son retour à la case exploitation. La « réforme » cuisinée par le gouvernement Raffarin (le RMA, ou le turbin obligatoire pour les oisifs, qui se verraient astreints à des petits travaux précaires dans le privé) ne fait que pousser cette logique plus avant. Pas question, en effet, que le RMI serve de prime à la paresse : pour preuve, la radiation des Rmistes qui, ne souhaitant pas « s’insérer » entre le marteau et l’enclume, se voient traîner devant le jury du « comité local d’insertion ». C’est ce qu’on appelle le contrôle social, une invention « structurante » à laquelle il est parfois plus difficile d’échapper que le travail. Dans l’esprit de Thomas Paine, il s’agissait de donner à manger aux pauvres — mais au moins leur faisait-il grâce du chantage à l’« insertion ».
Depuis Paine, l’idée que les richesses d’une collectivité pouvaient être partagées autrement qu’au détriment de ceux qui travaillent et qu’au profit de ceux qui amassent, a fait son chemin. Ils sont aujourd’hui un bon nombre à estimer que la capacité productive d’une société est le patrimoine de tous, non la propriété d’une poignée d’actionnaires, et qu’en conséquence ses fruits doivent profiter à l’ensemble des citoyens, qu’ils bossent ou non. Ce courant est né de la prise de conscience que la folie productiviste envoyait l’humanité dans le mur. À quoi bon disposer de cinquante marques de voitures, de consoles ou de compotes ? À quoi bon créer des besoins artificiels dont la satisfaction va causer toujours plus d’ahurissement, de laideur et de toxines ? Il est regrettable, d’ailleurs, que la question du gaspillage – des ressources comme des travailleurs – fut à ce point absente de la bagarre sur les retraites, alors que « l’horizon 2040 » dont nous envoûte le pouvoir, donnait enfin l’opportunité de se projeter dans le long terme. Et de prendre acte que le maintien du pouvoir d’achat – revendiqué à juste raison quand c’est les plus riches qui le grignotent sur le dos des plus modestes – a pour conséquence le pillage du tiers-monde, l’encrassage de la planète et la famine de millions d’individus, qui partent à la retraite pieds devant.
Spectaculaire régression. Accrochée au dogme de la « croissance » comme un furoncle au fessier du baron Seillière, la gauche a oublié les temps anciens, au début des années 70, quand la Kommandantur actionnariale n’avait pas encore statut de monarchie absolue. Quelques doux rêveurs préconisaient alors d’éradiquer toutes les tâches inutiles, néfastes ou antisociales qui, selon André Gorz, composent 90 % des emplois de la sphère capitaliste (2). C’est l’utopie de la fin du travail : on verserait un revenu d’existence à tous en échange du peu de travail social qui resterait à effectuer, et dont la nature et l’ampleur serait décidées collectivement. En anarchiste doux et poète concret, Gébé lançait dans L’An 01 : « On s’arrête tous, on fait un pas de côté, on réfléchit et c’est pas triste ! ».
Certains se sont arrêtés, en effet. Ont expérimenté l’autogestion. Élevé des chèvres au Larzac. Joué aux chercheurs d’or dans le Gard. Créé des maisons d’édition où le salariat est proscrit. Inventé des modes de vie, ouvert des espaces, exploré des bifurcations. Et après ? « L’utopie était jouable », plaide Gébé. « Aujourd’hui, on en est réduits à se battre pour des causes qui, à l’époque, nous paraissaient totalement dépassées : que les patrons y mettent les formes pour dégraisser, alors que nous ne voulions plus de patrons, que les détenus aient le droit de ne pas se retrouver pendus, alors que nous ne voulions plus de prisons, que les bagnoles consomment un peu moins, alors que nous ne voulions plus de bagnoles. »
C’est qu’entretemps a eu lieu la contre-offensive des père-fouettards en attaché-case. L’augmentation simultanée, sous le règne des socialistes, du chômage et des profits, a tôt fait de ravaler les espoirs investis dans le dépassement de la pierre et du fouet. La fin du travail se réalisait au pied de la lettre : par des licenciements massifs. Ce n’était plus les travailleurs qui s’émancipaient des chaînes de production, c’étaient les employeurs qui les viraient pour engrosser leurs marges. Face à la déglingue des salariés jetables, la revendication du droit à la paresse semblait décalée, irresponsable. D’autant que les libéraux, toujours prompts à s’emparer des idées de leurs ennemis, avaient aussitôt récupéré celle du revenu d’existence.
Argument servi par l’économiste escroc Friedman : puisqu’on ne saurait donner du travail à chacun, entérinons la division de la société en deux classes – productives et non-productives – et versons aux superflus les miettes vitales qui préserveront notre train de vie. Un minimum universel, flanqué d’un maximum carcéral pour ceux qui ne s’en contenteraient pas...
Il y aurait bien un remède à l’affection dévorante des capitalistes pour le revenu d’existence : chiffrer celui-ci à un niveau de rémunération suffisamment conséquent pour que le salariat perde de son attrait. Des lugubres bien intentionnés fustigent régulièrement l’effet prétendument « désincitatif » des minima sociaux sur les demandeurs d’emploi : le peu qu’on leur donne, c’est déjà trop, car ça les décourage d’aller postuler chez McDo. On ne s’étonnera donc pas que la plupart des économistes « de gauche » favorables au revenu d’existence tricotent celui-ci à 1 500 ou 2 000 balles par mois. Au-delà, disent-ils, ça déprimerait les forces vives. Il est vrai qu’avec un revenu d’existence fixé à un seuil raisonnable et versé sans conditions, l’effet désincitatif changerait de camp : les patrons seraient dissuadés de recruter au rabais. Halte là, Toto, tu rêves ? Et pendant que le débat s’embourbe mollement dans les ornières du marché, la pensée du même nom poursuit vigoureusement son programme : « inciter au travail ». Avec le Plan d’aide au retour à l’emploi (PARE), bientôt suivi du RMA, le chômeur n’est plus un débrouillard en roue libre, mais un battant payé à effectuer une « recherche dynamique d’emploi ». Pour, en bout de course, servir de supplétif à l’employeur croulant sous les primes et libéré de charges sur les bas salaires…
Dans ces conditions, se mettre hors du coup exige une sacrée force de caractère. Jeanne, 52 ans, chômeuse délibérée depuis dix ans, en a plus qu’il n’en faut : « Je ne serai plus jamais un petit toutou auquel on file le SMIC pour qu’il la ferme », jure cette ancienne ouvrière aujourd’hui « heureuse », mais en cours de radiation. Pas facile, cependant, d’ériger cette rupture en modèle. « C’est important de se sentir utile », remarque Hervé, chômeur marseillais et libertaire impénitent, filmé dans « Attention Danger Travail ». « On ne peut choisir d’être chômeur que si on a une idée claire du contenu que l’on veut donner à sa vie. Mais la plupart n’ont pas les moyens de choisir. »
N’empêche. Quelles que soient les impasses pratiques ou théoriques où s’engouffrent les allergiques au salariat, aussi modeste que puisse être un choix voué le plus souvent à rester individuel, il n’en demeure pas moins que c’est parmi les fous qui « Volem rien foutre al païs » que l’on trouve la meilleure part de lucidité, de rébellion et, finalement, de cohérence. Comme dit Jeanne : « Le travail, c’est comme la guerre : et si personne n’y allait ? ». Après tout, dans les guerres non plus, les déserteurs n’attendent pas que toute la soldatesque dépose les armes pour faire un bras d’honneur aux galonnés.
Olivier Cyran
(1) Le harcèlement moral, par Marie-France Hirigoyen (Syros, 1998).
(2) Sur cette estimation, lire Misères du présent, richesse du possible, André Gorz (Galilée, 1997)
« Ne plus perdre sa vie à la gagner »
Entretien avec Stéphane Goxe, co-réalisateur de « Attention Danger Travail » : « On donne la parole à des gens qui préfèrent chômer qu’occuper des emplois de merde payés des miettes ».
CQFD : Danger Travail circulait depuis plus d’un an, sous différentes moutures, et maintenant sort « Attention Danger Travail »... Il y a autant de versions que de projections ?
Stéphane Goxe : Il s’agit de la même enquête, mais d’une enquête en mouvement qui n’a cessé d’évoluer, d’intégrer de nouveaux éléments, de se pencher sur ses propres effets, de s’enrichir au point d’offrir une multitude de visages et aujourd’hui une version définitive, plus longue d’environ vingt-cinq minutes, avec une réflexion, je crois, plus aboutie. On a notamment ajouté plusieurs séquences tournées au Medef, qui mettent mieux en évidence la mécanique actuelle de glorification du travail. Le culte qui lui est rendu est un des traits majeurs du discours politique ambiant, de droite comme de gauche.
CQFD : Quelle était votre intention de départ, en choisissant un tel sujet ?
S.G. : Les films que nous faisons relèvent d’une même logique : faire entendre un autre discours que celui véhiculé par les médias dominants. Ici, en l’occurrence, il s’agit de donner la parole à des personnes qui préfèrent être des chômeurs pauvres plutôt que d’occuper les « emplois de merde payés des miettes » qu’on leur propose, dans un climat de dégradation générale des conditions de travail. Le postulat selon lequel les gens qui ont du boulot doivent s’estimer heureux fonctionne-t-il encore ? L’idée du film est aussi partie de là : combattre cette idée, reçue ou non, qui fait du travail l’une des conditions essentielles du bonheur et de la dignité, et de celui qui en est privé un être humilié, socialement mutilé.
CQFD : En somme, vous faites l’apologie de la glande...
S.G. : Il est certain que beaucoup se porteraient mieux s’ils exerçaient plus souvent le droit à la paresse. Mais ce film ne peut être réduit à une apologie de la fainéantise, pas plus qu’à une entreprise simpliste de diabolisation du travail. Nous ne portons pas un jugement moral : nous donnons la parole à des personnes bien dans leur peau, ni folles furieuses ni irresponsables, qui n’adhèrent pas ou n’adhèrent plus au discours dominant sur le travail. Elles disent ne plus vouloir perdre leur vie à la gagner, et préférer vivre avec peu de moyens, souvent le RMI, mais avec du temps à profusion, du temps libéré pour y mener des activités choisies. Au cours des projections-débat, on assiste parfois à des réactions violentes dénonçant le choix de l’assistanat, le fait de profiter du système pour ne pas travailler. Mais qui sont les vrais profiteurs ? Les Rmistes, qui survivent avec 362 euros par mois, ou ceux qui spéculent en bourse ? Les chômeurs indemnisés, qui très souvent ont longtemps cotisé, ou les Lagardère, les Pinault et leurs profits indécents ?
CQFD : Votre film se borne à dresser un constat. N’aurait-il pas fallu l’accompagner de propositions alternatives ?
S.G. : C’est vrai, « Attention Danger Travail », en tant que premier volet de l’enquête, dresse avant tout un certain nombre de constats. Mais il suggère aussi des pistes, comme la modification radicale de notre rapport à la consommation, la nécessaire redéfinition de nos besoins.
L’étape suivante, c’est le film « Volem rien foutre al païs », dans lequel nous explorons les pratiques et réflexions visant à rompre avec la logique productiviste et les rapports marchands. La question des alternatives collectives est bien sûr un axe central de ce film. Ceci dit, il ne nous appartient pas, en tant que réalisateurs, de livrer des formules clé en main, que de toute façon nous ne possédons pas. Ces films ne sont ni démonstratifs, ni programmatiques, ce qui peut frustrer certains spectateurs. Il s’agit avant tout pour nous de questionner des réalités et les discours qui les nourrissent. La perspective critique est clairement assumée, et c’est notre manière d’inciter et de contribuer au débat.
CQFD : Avec aussi une bonne dose de déconnade...
S.G. : Oui, comme dans d’autres films précédents. L’humour n’interdit pas la rigueur, et permet sans doute d’atteindre à la subversion là où un sérieux de circonstance aurait pu accoucher d’un réquisitoire fastidieux. Ça nous semblait d’autant plus nécessaire que le chômage est toujours évoqué avec des accents dramatiques, misérabilistes. Et on rejoint là un des autres enjeux de ce film : est-il possible d’aborder le thème du chômage sans le présenter sous le signe exclusif de la tragédie, mais en y décelant au contraire un des moyens d’échapper aux griffes de l’exploitation et de reconquérir son temps de vie ?
Propos recueillis en juillet 2003 par CQFD
LE TÉMOIGNAGE DE JEANNE
En 1980, j’ai été embauchée comme ouvrière — mon poste exact était : « ébavureuse sur binoculaires », c’est poétique, non ? — dans une boîte d’aéronautique, Lucas-Air-Équipement. J’y suis restée treize ans, puis on m’a virée. J’étais déjà marginalisée au départ, j’ai donc été la première visée quand il s’est agi de dégraisser. Me faire jeter comme ça, après treize années de service, ça m’a fait un choc. Je m’y étais habituée, à cette taule. On me payait plutôt bien, sept mille balles net par mois. On ne m’a jamais accordé d’augmentation, c’est vrai, mais c’est parce que je faisais ma vie : je prenais mes congés-maladie, arrivais souvent en retard et n’essayais pas de me faire bien voir de mes chefs.
Une fois virée, en 1993, j’ai envoyé deux cents lettres de candidature à des employeurs. Je n’avais pas de diplôme, rien. Tout ce que je savais faire, c’était du câblage et de la soudure. Sur mes deux cents lettres, j’ai reçu en tout et pour tout cinq réponses. Rien que pour des boulots au SMIC. A un entretien, on m’a dit que j’aurais peut-être des perspectives d’évolution au bout de cinq ans, si j’étais gentille... Ça m’a déprimée. Je me suis souvenue des petits boulots de manutention que je faisais quand j’étais jeune. Une fois, j’avais fait grève pour obtenir le 13ème mois, résultat : virée !
Tout ça me paraissait complètement dingue. Au bout d’un moment, alors que je continuais à chercher du boulot, je me suis rendue compte que la vie devenait plus intéressante lorsqu’on ne la passait pas à travailler. Quand tu bosses, tu n’as plus le temps de regarder ce qui se passe autour de toi, tu deviens une proie facile pour la pensée unique. Tandis que moi, une fois au chômage, je me suis mise à faire les manifs, à aller au ciné, à faire du sport, à lire le Monde Diplomatique et même à vendre Charlie Hebdo dans la rue — c’était avant que ce journal devienne de la daube. Le fait de vendre Charlie m’a permis de rencontrer plein de gens et de découvrir plein de choses. Petit à petit, j’ai pris conscience que je ne serais plus jamais un petit toutou auquel on file le SMIC pour qu’il la ferme.
Aux Assedic, j’ai d’abord touché 5 000 balles, puis c’est descendu progressivement à 2 500. C’est encore ce que je touche aujourd’hui.
Évidemment, c’est pas le Pérou, mais je vis avec pas grand chose. J’ai pas besoin d’avoir des choses à moi. Une télé, une bagnole, une maison, des belles fringues, tout ça, je m’en fous. Vivre sans la télé, c’est la liberté. T’es pas bombardée de pubs et d’émissions qui t’exhortent à consommer et à travailler. Par contre, je bouquine beaucoup et je vais au cinéma. Quand tu apprends à gérer ta vie, c’est génial. Tu vas aux séances du matin, celles à 29 Frs, tu vas à la piscine aux heures creuses, tu flânes...
Les copains qui bossent, ils ne parlent que de leur boulot, alors que moi, je parle de cinoche, de mes lectures, de mes manifs, des articles du Diplo...
C’est quand même plus marrant ! Bien sûr, quand on me demande ce que je fais et que je réponds « rien », ça choque toujours. Mais pour moi c’est terminé, les boulots précaires et sous-payés. Je ne m’abaisserai plus pour cinq mille balles. Y en a marre, des boîtes qui se remplissent les fouilles et qui te jettent comme un kleenex ! Les Assedic peuvent toujours essayer de me remettre au turbin, je suis tranquille : dès que je dis mon âge à un employeur, il tique et me fout la paix.
En septembre 2002, suite à un déménagement, je m’inscris à l’ANPE de Paris 12. Quinze jours plus tard, je reçois une convocation. À l’entretien, on me dit que je dois absolument chercher du travail et suivre un « stage » pour apprendre à rédiger un CV, à taper sur un ordinateur, ce genre de trucs. Deux semaines plus tard, je reçois une nouvelle convocation. Je suis reçue par une dame à qui j’explique que je ne suis pas friande d’un emploi. Elle était sidérée. « Attention », qu’elle me fait, « on va vous supprimer vos droits ». Puis elle me redonne rendez-vous pour une matinée de « formation ». Le jour dit, je me retrouve avec trois nanas devant une responsable qui nous demande comment nous comptons nous sortir du chômage. Une nouvelle fois, j’explique que je n’ai pas envie d’un de ces boulots de merde comme j’en ai eus pendant une moitié de ma vie, où on te sous-paie à ne pas réfléchir et à la boucler. Forcément, ça ne lui a pas plu. Ça n’a pas plu non plus aux trois autres du groupe. Faut dire qu’ils leur font croire que tu peux trouver un super-métier, épanouissant et tout, sans jamais avoir fait d’études, en y mettant juste un peu de bonne volonté... Dans le groupe, il y avait une ex-comptable sans diplôme qui disait vouloir devenir psy. La responsable l’a encouragée : « excellent, faudra juste reprendre vos études »… Ils nous prennent vraiment pour des cons.
Le plus drôle, c’est le questionnaire qu’on nous a remis à la fin. Avec des questions du genre : est-ce que faire carrière, pour vous, c’est important ? Est-ce que vous seriez prête à faire des heures sup’ sans être payée ? Est-ce que vous préfèreriez que votre patron soit là toute la journée sur votre lieu de travail ? Chaque fois, j’ai répondu non. La responsable a lu ma feuille, m’a regardé puis elle a secoué la tête : « c’est pas possible, déjà qu’on vous voit jamais à l’ANPE »… Puis elle me dit qu’on va sûrement me supprimer mes droits. Mais moi, je suis déjà en fin de droits depuis longtemps. Si on me les sucre, je me mettrai au RMI : ça ne me fera que 40 euros de moins et on ne m’emmerdera plus. Enfin, c’est pas sûr, avec leur projet de RMA… Une semaine plus tard, je reçois un courrier m’informant que je ne fais plus partie des demandeurs d’emploi. À l’ANPE, faut surtout pas leur dire que tu veux pas bosser, c’est une hérésie pour eux. Pourtant, il n’y a pas assez de boulot pour tout le monde, alors ils devraient remercier ceux qui n’en veulent pas.
Question droit à la paresse, avoir 50 piges est un sacré atout ! Je trouve qu’il faudrait demander aux chômeurs ce qu’ils pensent vraiment avant de vouloir les forcer à se remettre au boulot, comme le prévoit le PARE. C’est clair : des chômeurs émancipés, le gouvernement n’en veut pas. Alors on essaie de nous culpabiliser, on nous traite d’assistés. Désolée, mais je paie ma TVA chaque fois que je fais mes courses, je suis une contribuable comme les autres. Je veux bien être une assistée, avec mon ASS (Allocation Spéciale de Solidarité) à 2500 balles. Mais ils sont quoi, les patrons qui touchent des subventions sur les bas salaires ? Ils te paient une misère, te flexibilisent avec les 35 heures et en plus, l’État leur file des millions ! Les vrais assistés, ce ne sont pas les chômeurs, mais les employeurs. Parfois, j’ai un peu honte d’être une chômeuse heureuse. Je sais que la plupart souffrent de leur chômage, parce qu’ils se sentent seuls et coupables.
Jeanne, 50 ans, ex-ouvrière, chômeuse et enfin heureuse : « Le travail, c’est comme la guerre : et si personne n’y allait ? »
Propos recueillis par Olivier Cyran.
LE TÉMOIGNAGE D'HERVÉ
J’ai arrêté de bosser en 1994. Je venais de faire deux ans de C.E.S.(Contrat emploi-solidarité) comme animateur dans le quartier de Belsunce, à Marseille. Le boulot était passionnant, mais les structures étaient catastrophiques. On ne peut pas faire du bon travail quand on évolue dans un milieu où 80 % des gens sont précaires. On était payés 160 Frs pour une journée de dix heures. Le pire, c’est que l’équipe était renouvelée chaque année, ça foutait tout par terre. J’en ai eu marre, et à la fin de mon contrat, j’ai décidé de ne plus rechercher de boulot.
Depuis, je suis en ASS (Allocation Spéciale de Solidarité). Vivre avec moins de 2 500 balles, c’est plus facile à Marseille qu’à Paris. Le contrôle social est moins contraignant ici et la vie coûte moins cher. De toutes façons, en dehors de mes clopes et de mes bières, j’ai très peu de besoins. Je m’en sors bien. Est-ce que je suis un chômeur heureux ? J’en sais rien. Je ne suis pas déprimé, mais je ne me vois pas non plus rester toute ma vie comme ça.
Bien-sûr, j’ai plein d’activités : je milite à Alternative libertaire, à AC, au RIRe (Réseau d’information aux réfractaires, un groupe antimilitariste qui publie une bimestriel bien informé et mène des actions spectaculaires contre le salon des armements Eurosatory, NDLR). Mais je ne veux pas non plus être un militant professionnel. Je peux coller des affiches jusqu’à 3 plombes du matin, mais je veux aussi me la faire cool. Je connais des RMistes qui passent leur journée entière devant la télé. Moi, heureusement, je n’ai pas la télé. Et je ne suis pas non plus inactif : j’ai des camarades de travail, je fais plein de rencontres, je lis des trucs...
Mais beaucoup de chômeurs se désociabilisent. Si je n’ai pas ce problème, c’est parce que je suis dans une démarche militante. C’est important, de se sentir utile. On ne peut choisir d’être chômeur que si on a une idée claire du contenu que l’on veut donner à sa vie. Mais la plupart n’ont pas les moyens de choisir. Je ne me prends pas pour un modèle. Je ne suis même pas sûr que refuser de travailler soit forcément la solution. Surtout qu’on a de moins en moins de marge. D’abord, quand t’es chômeur et célibataire, t’as droit aux logements les plus pourris. Ensuite, avec le PARE, on est de plus en plus fliqués. Et puis surtout, il y a la pression sociale et familiale. Ce n’est pas évident d’assumer que tu glandes. Quand on me parle de l’effet « désincitatif » des minima sociaux, ça me fait bien rigoler. La mentalité collective, à cet égard, est bien plus efficace que le flicage des Assedic...
Politiquement, mon but ultime, c’est la disparition de l’État et du salariat. Le paradis sur terre... Mais il faut se fixer des utopies intermédiaires, sans quoi on n’avance pas. Le revenu universel d’existence en fait partie — même s’il peut avoir des effets pervers, même s’il ne remet pas en cause le système. Ce serait quand même intéressant de découpler le revenu de l’activité : les patrons ne pourraient plus exercer les mêmes pressions sur le salarié. On pourrait les envoyer chier plus facilement. Je suis conscient de vivre dans des contradictions. Par exemple, le fait de dépendre d’un minimum versé par les pouvoirs publics : ce n’est pas génial, pour un libertaire.
Le RMI et autres, ça sert aussi à assurer la paix sociale. Ça coûte moins cher que de mettre des prisons partout. Mais pour vivre en autarcie, il faudrait que je parte vivre à la campagne. Mais moi je suis un citadin. Je préfère mes contradictions au trip communautaire. La fin du travail, je n’y crois pas. C’est une belle utopie, mais dans le concret, je ne vois que la grève générale. De toutes façons, au jour d’aujourd’hui, la bagarre ne peut pas se mener complètement en dehors du monde du travail. Bien sûr, il y a d’autres terrains de lutte qui ne sont pas négligeables : la liberté de circulation, l’antimilitarisme, les quartiers... Mais la principale ligne de front, c’est devant les employeurs qu’elle passe. Ils me gonflent un peu, les anars qui trouvent que la seule façon d’être pur, c’est de refuser le travail. Moi, je mène la vie que j’ai choisie, mais c’est facile : je n’ai pas de bouches à nourrir ni de dettes à rembourser. Tant que la majorité des gens n’auront pas la liberté de choisir, on ne sera jamais que des énergumènes.
Hervé, 34 ans, ex-animateur, chômeur libertaire : « Le RMI, ça coûte moins cher que de mettre des prisons partout »
Propos recueillis par Olivier Cyran.
Source : CQFD
QUI DIT MIEUX ?
Sortie prévue : 2è semestre 2008
Un long-métrage documentaire de Pierre Carles, Christophe Coello Stéphane Goxe.
Avec les spectateurs des salles Art et essai; montage en cours; durée environ 1h30; montage : Claire Painchault, Cécile Nicouléaud; production : Annie Gonzalez). Affiche : Berth
Courez le voir dans vos salles de cinéma dès sa sortie !
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