Tunisie : La répression meurtrière
Un mouvement de révolte sociale a débuté en Tunisie le 17 décembre après l'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, un chômeur de 26 ans, de Sidi Bouzid, dans le centre-ouest, à 265 km de Tunis, qui protestait contre la saisie de sa marchandise par la police. Cette révolte est née sous le sceau de la liberté d’entreprendre, dans une région laminée par le chômage. D’abord actes de solidarité avec Sidi Bouzid, puis contre le chômage et la pauvreté, ces événements, qui ont permis aux langues terrorisées des Tunisiens de se délier, se sont mués en révolte visant directement à la contestation du régime tunisien. C’est en effet contre l’ensemble des dérives d’un régime vieillissant et miné par les abus que des milliers de tunisiens ont manifesté au cours des trois dernières semaines, exprimant ainsi leur malaise grandissant. D’abord circonscrit aux régions défavorisées du Sud et de l’Ouest du pays, le mouvement s’est progressivement étendu pour toucher enfin les régions côtières et atteindre l’ensemble des grandes villes. Partout, des manifestations spontanées ont lieu, auxquelles s’ajoutent des actes de protestation plus organisés de la part des avocats et des étudiants. Des émeutes populaires tournant à l’affrontement avec les forces de police, aux manifestations pacifiques à l’appel de l’Ordre des Avocats, ces protestations ont été réprimées et ont abouti à de multiples arrestations et des morts, la police ayant tiré sur la foule à balles réelles...
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Les affrontements en Tunisie ont fait entre 21 et 50 morts
Des heurts ont éclaté dans la soirée pour la première fois dans une banlieue de Tunis.
Des affrontements ont éclaté mardi 11 janvier dans la soirée pour la première fois dans une banlieue de Tunis alors que les troubles sociaux qui secouent la Tunisie depuis près d'un mois ont fait entre 21 morts, selon les autorités, et plus de 50 tués, selon un syndicaliste.
"Nos chiffres disent 21 décès", a déclaré mardi lors d'un point de presse, le ministre tunisien de la Communication Samir Laabidi. "Ceux qui ont parlé de 40 ou 50 morts doivent produire une liste nominative", a-t-il lancé, faisant état de dégâts matériels « considérables » sans fournir d'évaluation chiffrée.
Le précédent bilan officiel, communiqué mardi à la mi-journée, faisait état de 18 morts.
La présidente de la Fédération internationale des ligues de droits de l'homme (FIDH), Souhayr Belhassen, avait assuré qu'au moins 35 personnes avaient trouvé la mort dans les émeutes. "Le chiffre de 35 morts s'appuie sur une liste nominative", avait-elle déclaré.
"Chaos" à Kasserine
Un peu plus tôt dans la journée, Sadok Mahmoudi, membre de la branche régionale de l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), avait évoqué une situation de « chaos » à Kasserine, principale ville du centre, et un bilan de plus de 50 morts les trois derniers jours.
"Le nombre de tués a dépassé les cinquante", a dit le syndicaliste, citant un bilan recueilli auprès du personnel médical de l'hôpital régional de Kasserine où ont été transportés et comptabilisés les corps depuis différents lieux de la région.
"C'est le chaos à Kasserine après une nuit de violences, de tirs de snipers, pillages et vols de commerces et de domiciles par des effectifs de police en civil qui se sont ensuite retirés", a affirmé ce syndicaliste.
Cette version des faits a été corroborée par d'autres témoins interrogés par l'AFP, paraissant indiquer que l'intervention télévisée lundi du président Zine El Abidine Ben Ali n'avait pas réussi à désamorcer les plus graves protestations sociales en 23 ans de régime.
"Nous n'avons pas peur"
Un fonctionnaire local ayant requis l'anonymat a fait état de tirs de snipers postés sur les toits et de tirs des forces de police sur des cortèges funèbres dans cette ville à 290 km au sud de la capitale, Tunis.
"Le personnel médical de l'hôpital de Kasserine a débrayé durant une heure en signe de protestation", a ajouté ce fonctionnaire, décrivant des « cadavres éventrés, à la cervelle éclatée ».
Mais pour le gouvernement tunisien, Kasserine a été « le théâtre d'actes de violence et de destructions perpétrés par des groupes qui ont attaqué deux postes de police, à coup de bouteilles incendiaires, de bâtons et de barres de fer ».
Dans le même temps, les violences ont pour la première fois depuis le début de la révolte sociale gagné la banlieue de la capitale.
Des affrontements ont opposé dans la cité Ettadhamoun, à 15 km du centre de Tunis, des manifestants et des forces de l'ordre, ont indiqué à l'AFP des habitants.
"Nous n'avons pas peur", ont crié des groupes de jeunes manifestants qui ont brûlé un autobus et saccagé des commerces et une banque, a déclaré à l'AFP un témoin.
Critiques de Washington
Une femme a indiqué en outre que les manifestants à visage découverts ont barré la route qui conduit à Bizerte (nord) à hauteur de la cité populaire. La police a tiré des gaz lacrymogènes et des tirs de balles en caoutchouc ont été entendus par cette femme.
Ces heurts, qui ont commencé après 18h locales et se sont poursuivis pendant deux heures, seraient les plus graves dans la banlieue de Tunis, où des manifestations ont été étouffées mardi.
Le mouvement de révolte sociale a débuté le 17 décembre après l'immolation par le feu d'un jeune marchand de rue de Sidi Bouzid, dans le centre-ouest, à 265 km de Tunis, qui protestait contre la saisie de sa marchandise par la police.
Washington a de nouveau fait part mardi de sa préoccupation à propos d'informations selon lesquelles les forces de sécurité tunisiennes feraient un « usage excessif de la force » et Londres a appelé Tunis à résoudre la situation « pacifiquement ».
Et des partis d'opposition ont exprimé leur déception mardi après le discours du président tunisien, jugé « en deçà des attentes », un parti radical appelant même à la démission du gouvernement.
Source : NouvelObs.com
Tunisie : L’illusion du miracle économique laisse place à la révolte
Depuis plus d’un an, le Sud de la Tunisie est agité par de violentes émeutes. Mais le pays s’est véritablement embrasé après que Mohamed Bouazizi, un chômeur de 26 ans, s’immole par le feu devant la préfecture de Sidi Bouzi le 17 décembre 2010. Immédiatement après la tentative de suicide de Bouazizi, des manifestations populaires se déroulent spontanément dans l’ensemble du pays. D’abord actes de solidarité avec Sidi Bouzid, puis contre le chômage et la pauvreté, ces événements, qui ont permis aux langues terrorisées des Tunisiens de se délier, se sont mués en révolte visant directement à la contestation du régime tunisien. Comment expliquer la révolte du peuple dans une Tunisie qui semblait être un « modèle » ?
« 30% des jeunes au moins au chômage »
Le jeune homme, touché par le chômage comme plus de 30% des jeunes, avait décidé de ne pas croiser les bras pour subvenir aux besoins de sa famille : il s’était donc lancé dans le commerce ambulant de fruits et légumes afin de sortir par ses propres mais modestes moyens de la misère qu’il subissait. S’étant vu confisquer sa marchandise, insulté et violenté par des hommes de l’État en quête de pots-de-vin en complément du prix d’une licence qu’il ne pouvait pas se payer, Bouazizi s’est immolé par le feu devant la préfecture de Sidi Bouzid après s’être aspergé d’essence. Il faisait ainsi écho à l’appel au secours d’Abdesslem Trimeche, père de famille et vendeur de bricks dans les rues de Monastir, qui s’était immolé en mars 2010 pour des raisons similaires.
En s’immolant, Bouazizi entendait protester contre la confiscation de sa marchandise par la police municipale. Ainsi, malgré la participation de l’extrême gauche tunisienne aux protestations, cette révolte est née sous le sceau de la liberté d’entreprendre, dans une région laminée par le chômage. La liberté d’entreprendre n’était-elle pourtant pas au cœur du « modèle » tunisien ?
Où est passé le « miracle économique » ?
En place depuis 23 ans lorsque Zine El Abidine Ben Ali a pris le pouvoir par un coup d’État qualifié de « médical », le régime s’est construit sur la répression systématique exercée par les autorités contre toute personne exprimant une opinion contraire à celle du gouvernement. 164e au classement de la liberté de la presse établi par RSF, la Tunisie est dotée de près de 130.000 agents de police pour une population de 10 millions d’habitants. Cette force de frappe non seulement destinée à étouffer le journalisme indépendant et les partis politiques d’opposition, sert également à museler l’esprit de l’ensemble de la population.
Mais cette absence de liberté politique n’a-t-elle pas été compensée par la liberté économique, fondement de la prospérité économique ? Le rapport Doing Business de la Banque Mondiale sur le climat des affaires ne classe-t-il pas la Tunisie 55ème cette année ? En fait, il faut relativiser ce classement par celui de l’indicateur de liberté économique, qui intègre la dimension état de droit et corruption, ne classant ainsi la Tunisie qu’à la 95ème place. Le gouvernement tunisien, dans son obsession de contrôle, s’est en effet évertué à exercer une maîtrise étroite sur l’économie à travers le système des licences auquel s’est couplée une corruption généralisée des fonctionnaires, conditionnant l’accès à l’emploi et la création d’entreprises. Plus personne ne croit au « miracle économique tunisien », et pour cause : un miracle ne peut survenir dans une économie dirigée de manière autoritaire, pillée par des mafias proches du pouvoir, sclérosée par le clientélisme et la corruption à tous les niveaux. Et même si des efforts de réforme vers plus de transparence ont été menés récemment, le passif est trop lourd. Le gouvernement s’est borné à ravaler la façade de la Maison Tunisie, tandis que ses fondations s’effritaient continuellement. Et il est en train d’en payer le prix…
C’est en effet contre l’ensemble de ces dérives d’un régime vieillissant et miné par les abus que des milliers de tunisiens ont manifesté au cours des trois dernières semaines, exprimant ainsi leur malaise grandissant. D’abord circonscrit aux régions défavorisées du Sud et de l’Ouest du pays, le mouvement s’est progressivement étendu pour toucher enfin les régions côtières et atteindre l’ensemble des grandes villes. Partout, des manifestations spontanées ont lieu, auxquelles s’ajoutent des actes de protestation plus organisés de la part des avocats et des étudiants. Des émeutes populaires tournant à l’affrontement avec les forces de police, aux manifestations pacifiques à l’appel de l’Ordre des Avocats, ces protestations ont été réprimées et ont abouti à de multiples arrestations et des morts, la police ayant parfois tiré sur la foule à balles réelles.
Révolte ou révolution, le point de non-retour est franchi
Malgré la brutalité de la réponse des autorités tunisiennes aux revendications populaires, la dynamique de protestation continue à prendre de l’ampleur et semble s’inscrire dans la durée. Certains opposants comme Moncef Marzouki intiment à Ben Ali de démissionner tandis que d’autres souhaitent le voir organiser sa propre transition alors que le RCD (parti au pouvoir) a récemment appelé le Président à briguer un septième mandat en 2014. Plusieurs voix s’élèvent pour réclamer l’institution d’une Seconde République et parlent de Révolution, mais l’issue de ce mouvement demeure incertaine.
Les télégrammes diplomatiques publiés par WikiLeaks ont révélé que les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Allemagne faisaient pression depuis plusieurs années sur le gouvernement tunisien pour plus d’ouverture et de liberté politique et civile. Parallèlement, des États comme la France et l’Italie apportent un soutien inconditionnel au régime de Ben Ali et veillent à son maintien. Mais pourra-t-il se maintenir malgré la colère des masses ? En tous cas, si le gouvernement ne finit pas par céder, les tunisiens auront tout de même grignoté un peu de liberté en réapprenant à protester et en s’affranchissant de cette terreur qui les ligotait jusqu’à présent. Le cri « Nous n’avons plus peur ! » signale le franchissement d’un point de non-retour. Mais jusqu’où iront-ils ?
Mahmoud Saïdi
Etudiant juriste d’origine tunisienne.
Source : Un Monde Libre
Tunisie : la timide position de la France
voire bienveillant, à l'égard du gouvernement tunisien.
Vu de Paris, la Tunisie ne semble pas être tout à fait le régime autoritaire que voudraient bien nous montrer les militants des droits de l'Homme tunisiens. En effet, pendant plusieurs semaines, la France, souvent prompte à appeler à la liberté d'expression, est restée silencieuse, comme embarrassée, par crainte sans doute d'une crise diplomatique. Quand enfin elle décide d'appeler au calme, c'est pour se borner à évoquer les problèmes économiques et sociaux que traverse le pays. Sur les arrestations de blogueurs, le Quai d'Orsay, par la voix de Bernard Valéro, et le gouvernement, par la voix de François Baroin, ont tenu les mêmes propos, quasi à l'unisson : "Nous n'avons pas d'information précise à ce stade, mais nous rappelons notre attachement à la liberté d'expression". De l'autre côté de l'Atlantique, les États-Unis ont, eux, déjà convoqué l'ambassadeur de Tunisie pour notamment demander le respect des libertés individuelles, notamment en matière d'accès à l'internet...
"Ben Ali est mal jugé"
Lorsque la classe politique française ne ferme pas les yeux, c'est parfois pour mieux donner des signes d'encouragement à la gouvernance tunisienne. Le ministre de l'Agriculture, Bruno Le Maire, a estimé mardi que le président Zine El Abidine Ben Ali, était « souvent mal jugé », et qu'il avait fait beaucoup de choses ». "Avant de juger un gouvernement étranger, mieux vaut bien connaître la situation sur le terrain et savoir exactement pour quelles raisons telle ou telle décision a été prise", a-t-il prévenu, interrogé par Canal+ sur les affrontements meurtriers entre forces de l'ordre et manifestant. "Je n'ai pas à qualifier le régime tunisien. Je suis français, je n'ai pas à juger de l'extérieur comme ça un gouvernement étranger", a-t-il ajouté. "Le président Ben Ali est quelqu'un qui est souvent mal jugé", mais "il a fait beaucoup de choses, on peut critiquer après certains aspects, être toujours vigilants sur les droits de l'Homme, mais c'est un pays qui a connu de vraies difficultés", a-t-il continué.
Réagissant aux troubles, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, a lui jugé « tout à fait exagéré(e) » l'opinion exprimée par certains observateurs selon laquelle le pays serait une « dictature univoque ». "En Tunisie, la condition des femmes est tout à fait remarquable. Il y a une opposition politique mais qui ne s'exprime pas comme elle pourrait s'exprimer en Europe. Mais dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré", a-t-il dit.
Demande d'une mission d'information parlementaire
Certaines voix commencent à se faire entendre pour déplorer la position timide, voire bienveillante de la France. Le député UMP Didier Julia a demandé lundi la création d'une mission d'information parlementaire sur les événements de Tunisie.
Dans une lettre adressée au président de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, Axel Poniatowski, le député de Seine-et-Marne demande d'« examiner la possibilité de mettre en œuvre une mission parlementaire afin de savoir comment de tels événements dramatiques ont pu se produire en Tunisie et quelles conséquences notre pays doit en tirer pour ce qui concerne la forme de ses relations avec la Tunisie ». Le Parti socialiste a de son côté « condamné solennellement » la répression du mouvement social au Maghreb, notamment en Tunisie, par la voix de son porte-parole du PS, Benoît Hamon, estimant que « tirer sur la foule » constituait la « pire des réponses qui soit ».
Source : NouvelObs.com
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